Le chouan des partisans : Chouans ! de Philippe de Broca, 1988.

La polémique enfle dans la presse et sur les réseaux sociaux. Jean-Luc Godard, l'antisémitisme et l'État d'Israël. Jean-Luc Godard et les Juifs. Un terrain miné. Nous y reviendrons. Sans réserve.

En 1989, la France fête le bicentenaire de sa Révolution. Que de controverses, querelles, algarades et autres polémiques, également. Chez les historiens : Albert Soboul (mort en 1982) d'un côté, François Furet de l'autre. Dans les médias : fallait-il guillotiner Louis XVI ? Chacun a un avis (tranché?) sur la question. Le tout ravive le clivage gauche/droite qui n'attendait que cela. Une passion française.

Un an avant les festivités, Philippe de Broca met en scène Chouans !, avec une distribution impressionnante : Charlotte de Turkheim, Philippe Noiret, Sophie Marceau, Lambert Wilson, Stéphane Freiss, Jean-Pierre Cassel ou Charlotte de Turckheim. Vingt-six ans après Cartouche, dans lequel le cinéaste ne s'était guère montré aimant avec le peuple, de Broca retrouve le beau XVIIIe siècle. Nous étions impatients de découvrir quel regard il allait bien pouvoir porter sur cet épisode douloureux de notre histoire nationale. D'aucuns ont même parlé au mitan des années 1980 de génocide au sujet des campagnes républicaines menées contre le mouvement chouan. Du lourd.

Un mot rapide pour souligner que si le film est porté par un lyrisme et une grâce rares, le scénario, quant à lui, souffre parfois d'être un brin chaotique, consécutivement à des coupes d'une durée totale d'une heure et demie, faites à sa sortie pour les besoins de l'exploitation. La version complète est aujourd'hui disponible en DVD. Un régal. Le littoral breton est entre autre chose magnifiquement filmé. La photographie est un bonheur.

1793. La République est en pleine guerre civile. La Terreur s'abat sur la France comme la misère sur le monde, voire la vérole sur le bas-clergé. Nous sommes en Bretagne. Le comte Savinien de Kerfadek (Philippe Noiret), est à la fois un veuf éploré, sa femme est morte en couches, qui se console toutefois dans les bras de la jeune et jolie Viviane (Isabelle Gélinas), doublé d'un aristocrate tolérant et éclairé, une lumière, un esprit inventif et un ennemi déclaré de la guerre, dans laquelle il voit une insulte faite à l'intelligence humaine. Il a élevé dans son domaine deux fils, Aurèle (Stéphane Freiss), le fils légitime, et Tarquin (Lambert Wilson), recueilli à l'âge de dix ans après qu'il a fui le séminaire, enfin une enfant trouvée au pied d'une Église : Céline (Sophie Marceau), recueillie au berceau. Ils grandissent ensemble et nouent des liens indéfectibles, pour le meilleur et le pire. Les deux garçons tombent au fil des années follement amoureux de la belle, et comme on les comprend. Accorte, vive, drôle et intelligente, Céline ne manque pas de charme et d'attrait.

Tarquin devient un républicain convaincu, puis un conventionnel intransigeant, après quelques années passées dans une capitale en ébullition. Aurèle, de retour des Amériques, finit par embrasser la cause de la révolte chouanne qui sévit dans les campagnes vendéennes et bretonnes. Quant à Céline, d'institutrice républicaine, et d'unique héritière du pacifisme de Savinien, elle se transforme sur le tard en passionaria (mesurée) de la chouannerie.
La famille est déchirée, à l'image de la nation.
De quel côté penche le film, donc, s'il doit pencher ?
Disons que de Broca à première vue semble prendre fait et cause pour Monsieur le comte de Kerfadec qui suit avec intérêt et enthousiasme, tout à la fois, les premiers soubresauts de la révolution de 1789, en homme bon et généreux. Notons que le cinéaste fait de la seigneurie pré-révolutionnaire du comte Kerfalek un havre de paix, un monde irénique où il fait bon vivre, aimer et mourir : les ordres privilégiés débordent d'attention pour le bon peuple du tiers état, lequel en redemande, quasi extatique. A quoi bon se révolter dans ces conditions. Monsieur le comte, quand la guerre civile éclate, considère que les torts sont partagés, Kerfadec s'enferme donc dans sa tour d'ivoire, loin des fureurs du monde qui contaminent pourtant son entourage. Il sort de sa réserve, arborant le Sacré-Coeur, quand son fils est promis à la guillotine sur la place du village. Céline donne la mort à Tarquin qui reçoit ce geste comme une délivrance. Était-il possédé ? Et par quoi ? Sur son lit de mort, il se réconcilie in extremis avec son frère. Le comte finit par se sacrifier pour le salut terrestre de Céline et d'Aurèle (plutôt hardi) qui fuient à bord de sa machine volante.

Un but partout, la balle au centre ? Le cinéaste se tient en effet apparemment à égale distance des Chouans (quelquefois sodomites) et des Républicains conventionnels (sans pitié), avec un seul mot d'ordre : Vive l'esprit tempérant de 89, et rien d'autre ! En outre, les uns et les autres semblent mus majoritairement par des considérations plus sentimentales que politiques. L'amour, la haine et la jalousie mènent le bal. Nous assisterions ainsi à une énième variation sur le thème du triangle amoureux au cœur d'un film de genre sans parti pris clivant. A moins que de Broca ne revienne sur un des autres thèmes qui l'obsèdent depuis toujours : l'opposition de l'imaginaire et de la réalité. Les passions versus les violences de l'Histoire ? Allez-y voir.
Ce n'est néanmoins pas aussi simple. La dépolitisation du propos n'est que de façade. Un écran de fumée. Un juste milieu trompeur, pour tout dire.

La dernière partie du film vient trahir Philippe de Broca. Oui, après avoir balancé, son cœur finit par choisir définitivement son camp. Qui n'est pas celui des Républicains de la convention. Ô que non ! Il dresse un portrait sans concession d'idéologues au cœur de pierre, obtus, sans nuance, la tête prêt du bonnet (phrygien), prêts à toutes les abominations pour imposer leur volonté, et soumettre les récalcitrants. Voyez Tarquin, qui mène une répression terrible dans la région, prêt à faire fusiller un jeune enfant qui refuse de vendre son père parti rejoindre l'insurrection -Dieu et mon roi. Viviane meurt en lieu et place de son fils. Une horreur. Le réalisateur laisse entendre et voir entre les images que la révolte des Chouans n'est sans doute qu'une réponse légitime à la brutalité glaciale du pouvoir républicain. Une façon d'excuser, voire de minorer les exactions criminelles royalistes ? Peut-être. Quand à la toute fin de Chouans ! Céline et Aurèle s'envoient en l'air dans la machine du Comte afin d'échapper aux griffes républicaines acérées, le doute n'est plus de mise : l'amour est du côté des blancs.

Un mot encore. Nous avions déjà relevé que le cinéma de Philippe de Broca, cinéaste baroque, pouvait sombrer soudain dans une noirceur insondable (voir la fin de Cartouche). Chouans ! en est la preuve flagrante.
Il est loisible, quoi qu'il en soit, d'apprécier le film sans souscrire pour autant à l'ensemble de son propos. Non mais.
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