Lettre à Jean-Luc Godard.

Publié le par O.facquet

Hommage à Jean-Luc Godard

 

Cher Jean-Luc Godard,

 

Malgré votre tempérament ombrageux, j'espère que vous ne prendrez pas ombrage de ces quelques mots venus d'un cinéphage ordinaire de province pour un des plus grands artistes de notre temps.

A vrai dire, je ne vous appréciais guère. J'ai découvert votre travail dans les années 1980 en même temps qu'un courrier au vitriol que François Truffaut vous avez adressé au début des années 1970. Tantôt manipulateur, tantôt odieux, vous ne suscitiez guère la sympathie. Qu'importe, après tout, puisque vos oeuvres des années soixante nous laissaient dans un état de sidération maintes fois décrit, et rarement égalé -parler à cet égard aux jeunes d'A bout de Souffle et de Pierrot le Fou, du Mépris également, au hasard. Ils tomberont amoureux de Jane Seberg et d'Anna Karina, de quoi remplir une vie entière, ce qui déjà n'est pas rien. Dans les années 1990, je lirai les critiques du Godard avant Godard, comme autant de manifestes de ce qui deviendra la Nouvelle Vague, celles publiées dans les années cinquante dans Les Cahiers du Cinéma dont vous fûtes une des plumes majeures, aux côtés d'André Bazin ou d'Eric Rohmer, entre autres. Et vous avez dû rester jusqu'au bout un grand lecteur insatiable.

Ne revenons pas sur l'éternelle balançoire entre l'artiste et son œuvre. Plus tard, j'appartiendrai à la grande famille de ceux qui se sentiront toujours quelque peu étranger au peintre surdoué de la vie moderne que vous êtes resté avec opiniâtreté, interdit devant de telles fulgurances formelles. Le bricoleur de génie unanimement reconnu et salué parlait de haut et de loin, quelques échos seulement de vos effervescences laborantines nous parvenaient, une frustration profonde nous tiraillait, la communication fut bien le seul sujet de toute votre œuvre, plus précisément son impossibilité, vous colliez donc de près à vos obsessions, avec une régularité de métronome -revoir, certainement, un des vos derniers films, Adieu au langage (2013).

Il va sans dire que les disputatio cinéphiliques amicales à votre endroit n'ont jamais manqué. Peu de cinéastes auront suscité autant de palabres, polémiques et autres querelles. Vous le saviez bien, non ? Gageons qu'elles vont redoubler dans les temps qui viennent. L'amie Lucie J. s'acharnera encore et encore à voir en vous le dernier des romantiques -d'autres le dernier des utopistes. Ainsi vont les godardiens fidèles : ils ne lâchent jamais l'affaire, désespérément.

Votre ton péremptoire souvent pontifiant porté par une voix à la fois nasillarde et chevrotante agaçait autant qu'il fascinait. Je n'aurais toutefois pour rien au monde raté les entretiens que longtemps vous avez accordés lors de chaque festival de Cannes. Souvent injuste, voire caricatural, parfois condescendant, hautain même, quelquefois brutal, votre propos surprenait par son originale intelligence, une pertinence rare, un humour grinçant, même si une partie m'échappait et m'échappe encore. Vos partis pris géopolitiques furent controversés, c'est le moins qu'on puisse dire. Passons. Ne nous fâchons pas.

Face à ce moment de vérité qu'est la mort, l'important restera sans doute que vous nous avez poussés à questionner sans relâche cet art sans avenir qu'est le cinéma, à ne jamais se contenter en paresseux des acquis, vous le plus brillant inventeur, destructeur et recycleur de formes du Septième art. Toujours chercher la bonne métaphore, avez-vous dit un jour. Nous n'oublierons pas. Merci l'artiste. Un legs inestimable.

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Publié dans pickachu

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