Au voleur ! (Cartouche de Philippe de Broca, 1961)

Cartouche (1962), de Philippe de Broca, film d'aventure franco-italien, à y regarder de plus près, n'est peut-être pas uniquement le film bon enfant qu'on aime railler ou encenser. Outre qu'il est certainement le plus beau film français de cape et d'épée, Cartouche fait montre dans sa deuxième partie d'un lyrisme désespéré et d'un sens du tragique qui forcent le respect -un cadavre et un enterrement mémorables-, quand la première partie primesautière souffre d'une comparaison guère flatteuse avec Fanfan la Tulipe (1951, Christian-Jaque). Le tout saupoudré d'une forme d'insolence Nouvelle Vague.

A l'orée du XVIII° siècle, dans la France indigente de l'Ancien Régime, Louis-Dominique Bourguignon, alias Cartouche (Jean-Paul Belmondo, sublime), se présente comme le voleur à la tire de Paname le plus roué de son temps : le roi incontesté des vide-goussets. Indigné par la tyrannie cupide du despote Malichot, il brave son autorité, puis s'engage dans l'armée pour sauver sa peau, parvient à y faire fortune (le vol de la caisse du régiment) en compagnie de deux acolytes : La Taupe (Jean Rochefort), un anar de droite avant l'heure lunaire, et La Douceur (Jess Hahn), une sympathique brute épaisse. Ensemble, ils rentrent triomphalement à Paris où Dominique devient le chef des margoulins, après avoir déchu Malichot et distribué généreusement son butin à la canaille, laquelle s'empresse de se rallier. Cartouche se met à la colle avec la belle Vénus (Claudia Cardinale, une jeune bohémienne irrésistible), sans jamais cacher sa fascination érotique pour Isabelle (Odile Versois), la femme de son ennemi juré, le lieutenant général de la police.

Les truands et leur chef ne s'attaquent exclusivement qu'aux grands, détroussent quelques bourgeois de passage, jetant ainsi l'émoi au sein de la noblesse, jusqu'à la cour du roi. La bande dérobe avec bonne humeur et entrain les riches et les puissants, au profit de quelques miséreux. Ils prennent des risques de plus en plus grands. Un soir, au détour d'une embuscade, Vénus se sacrifie pour sauver son homme, cerné par les lieutenants du roi. Alors que chez les Ferrussac, la noblesse du coin célèbre l'arrestation du hors-la-loi, Dominique fait irruption le corps de Vénus dans ses bras. Il la couvre de bijoux pris aux convives, puis la place dans un carrosse qu'il immerge dans un lac. Cartouche endeuillé, accompagné de sa troupe, décide de la venger. Du lourd.
Le film s'inspire librement du personnage Louis Dominique Cartouche, brigand puis chef de bande, qui sévissait à paris, à la Cour des Miracles, au début du XVIII° siècle, sous la Régence. A l'instar de Robin des Bois, héros fictif archétypal britannique du Moyen Âge, Cartouche incarne sur le continent un brigand au grand cœur, mais aussi un défenseur, avec ses nombreux compagnons, des pauvres et des opprimés, de la veuve et de l'orphelin.

La présence ostentatoire bien que fugace d’un bonnet phrygien pourrait laisser penser que Cartouche est un film pré-révolutionnaire, avec Dominique en Hérault du peuple à l’assaut des ordres privilégiés. Un partageux soucieux des classes laborieuses. Un courageux qui redonne de la dignité aux sans-grades. Oui, Cartouche prend aux riches pour donner aux pauvres. De là à voir en lui un émule des Lumières, un marxiste avant l'heure, voire un épigone de Robespierre, la route est longue. Le brigand ne remet nullement en cause le système qui un temps le nourrit. Il dépouille flanqué de ses coquins les riches pour platement devenir vizir à la place du vizir, comme l'illustrent ses rêves de petit-bourgeois sans imagination, donc sans conséquence : pousse-toi d'là que j'm’y mette. La redistribution ne dépasse pas de surcroît le cadre de la bande et de son quartier de prédilection, celui de la Courtille. Sans doute cet état de fait explique-t-il qu'une mélancolie inattendue gagne soudain le film et son principal protagoniste : une fois enrichi le bandit s'ennuie ferme. La neurasthénie l'envahit. D'où les risques inconsidérés que prend Cartouche, amoureux entre autres de l'inaccessible Madame de Ferrussac : pour elle, il vole les diamants du Grand Turc. Un peu court pour celui qui se présente comme le roi des gueux. Le drame romantique prend cependant le pas sur la fantaisie. Osé et réussi, pour le coup.

En outre, le regard porté sur les misérables n’est guère charitable, ni flatteur. Les indigents sont versatiles, sera leur chef celui qui aura à leur égard les plus grandes largesses pécuniaires. Le rêve d’un monde nouveau plus juste n’est pas d’actualité. Je dépouille, nous dépouillons, et advienne que pourra. Cartouche le premier. Ce qui ne l’empêche pas de se montrer impitoyable à leur endroit : « Ils n’ont que le mot vengeance à la bouche et ils s’étonnent de rester pauvres » lance-t-il désabusé au mitan du film. On a fait plus amène. D’autant qu’il ne s’interdit pas lui-même d’exercer des représailles en direction de ceux qui osent se mettre au travers de son chemin. Une certaine condescendance très aristocratique, non ? Passons.
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En somme, le peuple apparaît comme vil et veule, intéressé et sans scrupule -un mépris de classe ?-, difficile d'y voir en tout cas une quelconque annonce d'un temps révolutionnaire imminent venu de la base. Ce qui, bien sûr, n'enlève rien à la qualité du film.
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