Il était le rock (Elvis de Baz Luhrman, 2022)
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Take my hand
Take my whole life, too
For I can't help falling in love with you
For I can't help falling in love with you
à ma fille Lucie
Il faut prendre les rock stars au sérieux : elles meurent parfois jeunes et souvent en mauvaise santé. Défaits par la violence du monde, trop fragiles pour supporter les incohérences de l'humaine condition, trop inadaptés en somme pour survivre (Janis Joplin, Brian Jones, Jim Morrisson, Jimmy Hendrix, Curt Cobain, Bon Scott, Keith Moon ou John Bonham, entre autres).
Les intellectuels délicats vont souffrir à la lecture des mots qui vont suivre.
Le Elvis de Baz Luhrman, film australo-américain présenté en mai dernier en avant-première hors compétition au festival de Cannes, sorti sur les écrans en France le 22 juin dernier, swingue et émeut plus qu'à son tour, osons l'avouer : c'est un bon film (très bon même), pop, burlesque et baroque, tout à a fois, comme souvent avec le cinéaste -Ballroom Dancing en 1992, Roméo + Juliette en 1996, Moulin Rouge en 2001, Australia en 2008 ou Gatsby le Magnifique en 2013. Elvis est peut-être son meilleur film. Expliquons-nous.
Nous sommes conviés à suivre l'ascension irrésistible du chanteur américain, l'apogée de sa carrière, le reflux inéluctable, enfin la descente aux enfers de l'icône et de l'Amérique et du rock 'n' roll, avec comme projet transversal : la relation complexe et mortifère qu'entretient une carrière durant Elvis Presley (Austin Butler) avec le colonel Tom Parker (Tom Hanks), son imprésario, qui obtenait toujours ce qu'il désirait.

Les quelques attaques qui accablent Elvis ne sont pas sans fondements : le rocker était plus conservateur que ne le dit le film, un tyran domestique davantage qu'un féministe sudiste, un père absent, un patriote américain fier de servir sous les drapeaux. En un mot le film le ménage à ce sujet. En revanche, insinuer que le biopic néglige de souligner les racines noires de sa musique est un mensonge. La première heure au contraire conte la jeunesse misérable et multiculturelle du musicien en herbe, lequel espionne régulièrement les répétitions d'un groupe de bluesmen noirs accompagné de danseuses sensuelles et accortes, tout comme il participe au temple aux chants extatiques des évangélistes afro-américains locaux. Il chantera comme eux. Il reviendra régulièrement partager le quotidien des afro-américains, à Memphis par exemple, et aucun dérapage raciste ne pourra jamais lui être reproché. Le film ne cache pas en outre l'admiration de Presley pour Little Richard ou B.B. King. Dont acte.
Il n'est pas déplacé de dire qu'il fut un type bien, courageux, un fils affectueux, meurtri par la mort de son frère et de sa mère, un comédien inégal, un ami fidèle, généreux avec excès, sa marque de fabrique, la démesure (les tenues de scène par exemple, sans oublier Graceland). Le film le montre sans démagogie. Certes, il rencontrera le Président Richard Nixon au début des années 1970, dira en sa compagnie pis que pendre des Beatles -voir à ce sujet le fantasque Elvis & Nixon de Liza Johnson sorti en 2016. Passons.

Il est vrai également que son Elvis est clinquant, parfois cabot, partial, partiel et un brin racoleur, mais force est de reconnaître qu'il est à l'image du roi du rock, la forme épouse donc le fond, qui plus est une mythologie est sans frontières précises et pérennes, chacun y met de soi, un mythe errant modelé à l'image de celui-ci ou celle-là, sans frein et indiscernable, une chose bigger than life, un truc qui ne répond plus à aucune rationalité, à géométrie variable, comme Presley, non ?
Le film, une représentation fantasmatique d'une mythologie contemporaine.
Pour mettre au point dès la fin des années 1950 ce que Parkeur et Elvis appellent l'entourloupe (l'entertainment dans toute sa splendeur cynique et commerciale), la complicité des deux acolytes n'est jamais occultée, elle semble ainsi ne pas faire de doute, même quand le piège se referme violemment sur le chanteur, soucieux par intermittence de son indépendance artistique, voire de la protection de sa vie privée. Rien à cet égard n'est vécu directement, tout s'éloigne dans une représentation, pour le plus grand plaisir des spectateurs. La règle du jeu. Faire du vrai avec du faux.

Elvis Presley
De toute façon, Elvis Presley ne faisait pas de politique, il incarnait absolument la politique de son temps : la libération des corps, du plaisir féminin, l'émancipation de la jeunesse, la contestation des valeurs établies, l'ensemble constitue après tout l'essence même du rock, avec la musique comme vecteur, et quelle musique -le single That's allright Mama en guise de mise en bouche géniale. Le corps d'Elvis, les mouvements de jambes, l'ondulation provocatrice des hanches qui hystérisaient les foules, une révolution qui réussit, sans dictature ni camp d'internement, et ça le film l'enregistre avec force et justesse. Par l'enregistrement idoine de l'énergie animale et sexuelle de Presley, il rend justice au travail acharné de l'artiste américain.
Le règne d'Elvis ne dure que de 1954 à 1960, et encore il faut retrancher les deux années passées au service militaire (1958-1960), dans l'Arkansas et en Allemagne, où il rencontre celle qui deviendra sa femme et la mère de sa fille : Priscilla (Olivia DeJonge). Après 1960, Elvis et Parker gèrent paresseusement le pactole, l'album de 1969 From Elvis in Memphis marquera une résurrection passagère, un retour aux sources, avant la longue déchéance et la mort le 17 août 1977 -terribles années 1970.
Un bon film, disions-nous, meilleur en tout cas que le téléfilm (1979) du même nom de John Carpenter, le premier biopic sérieux sur Elvis (joué par Kurt Russell). Voyez cette séquence où alternent les performances scéniques du King à Las Vegas à la fin des années soixante et celles du colonel Tom Parker s'escrimant dans la même salle de spectacle à obtenir le maximum d'argent de la part des propriétaires de l'International Hotel, où Elvis va se produire pendant des années au risque de sa santé. L'art de la mise en scène et du montage, la performance d'acteur dévoilent ici mieux que tout discours les liens toxiques qui liaient les deux hommes.

Elvis Presley fut le premier blanc à associer le sex-appeal à cette nouvelle forme de musique, un mixte unique de country, de blues, de gospel, de pop et de rhythm and blues ; il y ajoute un son plus dynamique, plus percutant issu des studios Sun de Memphis, et lorsque Baz Luhrman capte cette transition, l'émotion définitivement nous étreint. Deux 33 tous du king ont marqué la musique du siècle dernier : Elvis Presley en 1956 et Elvis is Back en 1960. La couverture du premier a été photographiée par William V. « Red » Robertson le 31 juillet 1955 au cours d'un concert à Tampa en Floride. C'est l'une des photos les emblématiques du chanteur. Ce fut d'ailleurs l'avis des Clash, qui s'en sont inspirés pour la pochette de London Calling en 1979.
L'ombre d'Elvis, chaleureuse et protectrice, elle, coure toujours.
Of

« J'étais sur ma bicyclette quand j'ai entendu Heartbreak Hotel depuis la maison de quelqu'un. C'est une chose que l'on ne peut oublier. Quel son ! Cela a changé le cours de ma vie. »
George Harrisson
