Peau de chagrin : Illusions perdues de Xavier Giannoli (2021)

Quand découvrir Illusions perdues (2021) de Xavier Giannoli un soir d'été caniculaire suscite une forme sévère de perplexité.
Orphelin, Lucien Chardon de Rubempré (Benjamin Voisin, fade comme il faut) est un jeune poète ambitieux et idéaliste né sans fortune (sans talent ?) à Angoulême dans la France du XIX° siècle. Épris de gloire littéraire, le jeune homme nourrit de grandes espérances et veut se forger un destin. Une relation avec une femme mariée de la petite noblesse de province est l'occasion de partir pour Paris pour y assouvir ses ambitions. Lucien quitte l'imprimerie familiale au bras de sa protectrice (Cécile de France, boudeuse). Livré à lui-même dans cette ville trépidante et cruelle -en reparler-, Lucien découvre les coulisses d'un monde voué à la loi du profit et des faux-semblants. La vie littéraire, intellectuelle et artistique parisienne n'est en effet que la façade d'un vaste système économique cynique où tout se vend et s'achète : les sentiments comme les idées, les articles de presse comme les œuvres littéraires, les réputations comme les consciences, les amours également. Sur ces entrefaites, il aime et souffre. Le jeune homme profite de ses talents de critique afin d'entamer une ascension résistible au sein de la haute société parisienne, laquelle va lui faire payer très cher son carriérisme tous azimuts. Après lui avoir profiter, le système se retourne contre lui. Va-t-il survivre à ses (dés)illusions ?

Il s'agit de l'adaptation cinématographique roublarde du roman éponyme d'Honoré de Balzac, un des romans clés de la Comédie humaine. Le film est présenté en compétition officielle à la Mostra de Venise 2021. Il remporte également de nombreux prix, dont sept César en 2022 et, parmi ceux-ci, celui du meilleur film.
Illusions perdues appartient à la petite famille des adaptions cinématographiques d'oeuvres littéraires notoires qui s'évertue à flatter la supposée bonne volonté culturelle de la classe moyenne, laquelle fournit au passage de gros bataillons à la cinéphilie. Xavier Giannoli exploite sans vergogne le filon du tourisme culturel en vogue depuis beau temps, sauf que seuls ceux qui l'ont vu venir de loin ont été les plus intéressants, surtout Kubrick, celui de Barry Lindon (1975) ou Milos Forman, celui d'Amadeus (1984). Tous les matins du Monde (1991) d'Alain Corneau sent déjà le dispositif bien huilé de l'artisan madré.
L'enjeu de taille est entre autres d'intégrer le plus de gens possible dans le marché culturel tout en désacralisant l'art et l'artiste (Alexis de Tocqueville).

Ces adaptations s'inscrivent dans le même sillage que les nombreux biopics tournés ces dernières années. Rares sont les artistes qui y échappent. Des choix qui expriment moins un manque d'imagination de la part des cinéastes, qu'il révèle une volonté réfléchie de s'attirer les faveurs d'un public, ciblé telle une masse de consommateurs à satisfaire, dont la dilection pour ce style de produits culturels ne souffrirait pas le doute ni la contestation. Ce qui n'est pas sans provoquer un certain trouble -un public qui est en droit cependant de ne pas se reconnaître dans le miroir qui lui est ainsi tendu : le petit Balzac illustré (voir à ce sujet Marc Dugain et son Eugénie Grandet sorti l'an passé).
Le film affiche de surcroît un tous pourris au parfum un tantinet nauséeux, une brin poujadiste même, aux antipodes de ce que le roman de Balzac renferme de sentimentalement vibrant, trouble et déchirant. Malgré un casting idoine (même si Depardieu fait du Depardieu), la critique en creux au vitriol de notre époque ne convainc guère, non plus que les nombreuses distorsions hasardeuses sur le présent. Nous assistons à un dénigrement à la mode et général de l'information (les fake news) et de la critique, une façon peu élégante peut-être de se protéger d'éventuels attaques (une allusion fugace au Masque et la Plume, l'émission de France Inter).
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Ce qui est visé à cet instant n'est rien d'autre que l'hypothétique esprit militant du cinéphile cultivé. Coup double : est ici sollicité un bon élève insoumis en colère contre le monde comme il va, ou pas. Partout des gens vils et veules à exécrer : les politiques, les aristocrates (Xavier Dolan, très bon), les journalistes libéraux (Vincent Lacoste, épatant), les artistes, les éditeurs, les affairistes, les femmes (Jeanne Balibar, fourbe), les hommes, à quelques exceptions près -ouf !
Précisons toutefois, et ce n'est une mince affaire, que les aristos paraissent presque plus vertueux que les plumitifs progressistes. C'est tout dire. Malaise. Un mot encore pour simplement souligner que l'Église est ménagée car oubliée. Allez savoir pourquoi.
La grande ville (Paris) est un pandémonium à fuir -il ne faudrait jamais quitter Angoulême-, Maurice Barrès aurait goûté le film, lui qui plaignait les déracinés, il est bien connu que la terre ne ment pas (elle sent fort parfois tout de même), Illusions Perdues est assurément tout à la gloire d'une province mythifiée, Lucien y revient après un bain purificateur dans un lac baigné de soleil au cœur de la campagne charentaise. Une approbation divine ? Passons.
C'est d'autant plus gênant que la forme dit toujours quelque chose du fond, au risque du formalisme. Que Xavier Giannoli reste fidèle ou pas à l'oeuvre de Balzac importe peu après tout, il aurait surtout fallu que la mise en scène vienne sublimer ses choix de cinéaste, et nous sommes loin du compte. Elle est paresseuse, sans inspiration, mur porteur d'une suite prévisible d'illustrations convenues, forte seulement de décors fastueux et de quelques moments d'égarement (maîtrise de l'art du spectacle), que la direction d'acteurs vient généreusement racheter. Une habile machine à fabriquer du consensus. L'affreux consensus. Le travail fastidieux de fléchage et de visibilité absolue saute en définitive aux yeux, loin du rythme proprement balzacien.

N'empêche que l'amour que se voue la belle Coralie (Salomé Dewaels, époustouflante) et l'inconsistant Lucien ne laisse pas indifférent. Il vient en partie rédimer le film. Coralie la comédienne : une belle personne, un beau personnage. Ce qui déjà n'est pas rien. Ce sera surtout une des dernières apparitions à l'écran du grand Jean-François Stévenin.
D'autre part, Arte donnait ce dimanche 24 juillet Étreintes brisées (2009) de Pedro Almodovar avec Penelope Cruz : un vrai poète pour le coup. Quant à l'actrice espagnole, le sens des convenances nous enjoint à une certaine retenue.
Somme toute, Xavier Giannoli a trop à dire, pas assez à taire.
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