Nique ta mer (la Fibustière des Antilles de Jacques Touneur (1951)

La mer sera le thème de la prochaine édition des Rendez-vous de l'Histoire de Blois (41) en octobre prochain. La belle idée. Nous en serons de nouveau avec mes fidèles ami(e)s. En reparler, donc.
En attendant, prenons ensemble la mer en direction du Nouveau monde avec La Flibustière des Antilles (Anne of the Indies), un film de Jacques Tourneur (87 minutes), sorti sur les écrans en 1951. Nous devons à Jacques Tourneur La Féline (1942) et Les Griffes du Passé (1947), entre autres.
L'oeuvre se situe dans la première partie du XVIIIe siècle. Anne Providence, femme-pirate et capitaine du Sheba Queen, le plus redouté des galions pirates, parcoure les mers des Caraïbes, attaque, aborde, pille et coule tous les navires anglais qui prennent le risque de croiser son chemin. Qui ne donnerait pas tout l'or du monde afin de se faire détrousser par Jean Peters ? Jean Peters qui dévoile ici ses talents d'escrimeuse. Une synthèse de la perfection, la beauté en sus.
Anne Providence a été élevée après la mort de ses parents par Barbe noire, le célèbre pirate des Caraïbes. Poussée également par une soif inextinguible de vengeance, son frère ayant été exécuté autrefois par les sujets de sa majesté, Anne ne fait jamais de prisonnier aux thermes des ses abordages, elle les laisse mourir atrocement. Pas de quartier. La capitaine se montre intraitable. Après l'arraisonnement d'un énième bateau anglais, elle libère un prisonnier français retenu à bord, La Rochelle le bien nommé (Luis Jourdan, un tantinet falot). Elle décide de l'épargner, en fait son navigateur, en tombe amoureuse, en fait également son amant -ce qui causera sa perte-, ainsi que son partenaire dans la recherche du trésor du corsaire Henry Morgan. Elle ordonne alors de prendre le cap de Nassau où le butin sera partagé.

Bondissant et plein d'entrain, interprété avec talent, efficacement mis en scène, magnifié par le technicolor flamboyant de l'époque, porté par une reconstitution historique tout à fait crédible (décors somptueux), le film fait montre d'incontestables qualités, d'aucuns disent même que c'est un excellent film de genre. Abondons sans réserve dans ce sens. C'est également une œuvre profonde, d'une intelligence discrète, mais réelle, moins primesautière qu'il n'y paraît à première vue, à la lecture rapide de synopsis trop vite rédigés. On y parle de trahison amoureuse, de désespoir, d'un quasi infanticide, et finalement de suicide. Du lourd : La Fibustière des Antilles subvertit le genre, ce qui éclaire sa place unique dans l'histoire du cinéma.

Le film en impose de prime abord par son érotisme diffus, voyez la féminité qui perce par tous les moyens sous les airs de garçon manqué impassible du Capitaine Providence, quel beau portrait de femme, sans conteste, un portrait féministe (c'est le premier film mettant en vedette une femme pirate, illettrée mais avec du jugement et de la noblesse), la pirate ne s'en laisse pas conter, ni remontrer, la gent masculine est aux ordres : au garde à vous, voyez néanmoins le soin apporté à l'élégance, son goût de la toilette, ce souci de plaire malgré la tenue masculine contraignante. Une femme torturée par sa féminité. Anne Providence doit tenir son rôle, donc son rang, pour se faire obéir et respecter de cette masse informe au taux démesurément élevé de testostérone.

L'amour toutefois l'ensorcelle, une handicapée des sentiments devient femme, elle est soudain étreinte par l'émotion, la passion l'habite (non mais), des élans de tendresse et de désirs charnels l'emportent vers des rivages moins hospitaliers, aux sables émouvants. Anne est hors d'elle, elle ne se possède plus : une forte lame de fond. L'altérité la submerge. Une grande marée, un plongeon dans l'inconnu. Une vague violente de sentiments contraires l'envahit, Anne semble perdue dès lors qu'elle commence à réagir en femme plutôt qu'en pirate. La capitaine sort de sa zone maritime de confort. Jean Peters joue ses bouleversements universels avec un naturel désarmant. Du grand art. La série B au sommet de sa puissance fictionnelle. Et elle est grande, vraiment.
Oui, du sang et des larmes, somme toute. Anne tombe amoureuse d'un homme qui lui ment, la manipule, donc abuse de sa confiance. La Rochelle travaille pour la marine française, c'est un infiltré ; il est de surcroît déjà marié avec la belle et délicate Molly, Debra Paget : un ange. Anne cherche désespérément à se venger, pour finir par se sacrifier pour lui, un sacrifice en forme de suicide. Le portrait d'une femme entière, inadaptée au monde des compromis, voire des compromissions (une insoumise, une authentique pour le coup), d'où qu'elle se noie dans un insondable chagrin, et qu'elle sombre à la toute fin du film dans un désespoir infini, qui la laisse inconsolable, car elle l'aime à en crever son officier français, un feu intérieur la brûle. Elle préférera in fine en mourir que de survivre à une insupportable trahison. C'est un grand film d'amour, un des plus beaux finalement, avec Titanic, bien sûr. Ne noyons pas le poisson.

Ne pas omettre de dire un mot au sujet du docteur Jameson (l'excellent Herbert Marshall), un humaniste qui noie sa solitude et son mal de vivre dans l'alcool, il est par ailleurs secrètement amoureux de la pirate, ce qui ne simplifie pas les choses. Il a pour elle les yeux de Chimène. En vain. Vivre fatigue. Leurs adieux est un grand moment de cinéma : une poignée de main pudique et déchirante.
C'est la véritable clé de La Flibustière des Antilles : la fièvre qui noue les êtres dans une communauté organique et affective, les pulsions qui insufflent sur les corps des passions dont personne ne peut se délivrer, les brûlures et les déchirures qui éreintent chacun, sans exception, l'ensemble fait la force de ce film. Sa matière en quelques mots : la souffrance, les organismes assujettis aux épreuves de leurs brutales affections.

Un mot encore. L'histoire de la flibuste qui appartient à l'imagerie du cinéma hollywoodien aurait commencé dès le IXe siècle au moment où les navires marchands durent faire face aux attaques des drakkars (le fameux pari drakkar) ou snekkars des vikings. L'histoire du film s'inspire de la vie et la carrière de deux femmes pirates : Mary Read et Anne Bonny, toutes deux ayant servi sous les ordres de Jack Rackam, dit Rackam le Rouge (une pensée pour Hergé). Rappelons enfin que Jacques Tourneur a déjà tourné en 1950 un film d'aventure incontournable : La Flèche et le Flambeau.
Bienvenu à bord.
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