L'inconvénient d'être né : Frère et Soeur d'A. Desplechin (2022)

Critique de cinéma pour Libération, Luc Chessel n'apprécie guère le cinéma d'Arnaud Desplechin, non plus que son dernier film (ce qui est tout à fait son droit), Frère et Soeur, sorti cette semaine, et sélectionné en compétition officielle au festival de cannes 2022 (notre palme).
Il l'écrit avec la véhémence (22/05/2022) à la fois mondaine et tortueuse qui caractérise ce quotidien (autrefois génial) aux indignations germanopratines sélectives (souvent intersectionnelles). Il fustige à cet égard un cinéaste qu'il juge surplombant, dont l'omniscience partiale cadenasserait les personnages, en l'occurrence Alice (Marion Cotillard), comédienne -elle joue tous les soirs Les Morts de James Joyce-, la sœur de Louis (Melvil Poupaud), écrivain, poète et professeur de son état, inconsolable depuis la mort de son jeune fils, et marié à Faunia (Golshifteh Frahani, une certaine idée de l'absolu). Les deux adelphes à l'orée de la cinquantaine, Alice et Louis, se vouent depuis vingt au moins une haine tenace, mordante, franche et sans mélange, presque irrationnelle, une détestation inexpiable, sans racine ni explications valables, une rancune pour le moins mystérieuse, aux causes tout autant énigmatiques, une répulsion qui somme toute les dépasse.

Ils doivent se retrouver aux funérailles de leurs parents, victimes d'un accident de la route. L'animosité réciproque atteint son point d'incandescence.
Le critique fait du cinéaste une sorte de héraut d'un cinéma de la méchanceté, un cinéma en outre par trop abstrait, une abstraction qui serait sourde aux souffrances pourtant palpables des différents protagonistes. La charge est rude. A l'instar de bien des commentateurs, il fait du surplace dans la case mythologie, au risque de négliger la mise en scène du film, tout comme la direction d'acteurs. Du théâtre antique à la psychanalyse, ce lieu des origines qu'est la famille est également la fabrique mythologique par excellence, donc le lieu des grandes passions dévastatrices. Rien de nouveau, rien d'original. L'individu dès sa naissance se voit lesté d'une généalogie envahissante, il est propulsé dans un destin, prisonnier de structures qui l'excèdent. Bien.
La question est : que fait Desplechin de tout cet attirail conceptuel ? Le film n'en est-il qu'une illustration désincarnée ? Quelles formes lui donne-t-il pour en faire une œuvre d'art pérenne à nulle autre pareille ?

Frère et Soeur est irréductible à la simple déconstruction d'un banal cas clinique d'une famille dysfonctionnelle en pleine crise autodestructrice, le tout en forme d'offrande idéale aux analyses faciles : anthropologiques pour les uns, psychologiques pour les autres, les plus courageux mêlant les deux. Le film vaut mieux que cela, bien mieux. Ce qui n'est pas rien.
Disons d'emblée que s'il n'est jamais méchant, il est très souvent dur : la rage passagère de Louis à l'égard de son neveu, le même Louis chassant sa sœur à la mort de son fils, une mère qui n'aime pas son enfant (Louis), l'évanouissement d'Alice à la vue de son frère. Cruel aussi (la vie l'est) : la mort des parents, la perte d'un enfant. Oui, la méchanceté n'est définitivement pas le bon mot, tant s'en faut. Comme le prouvent avec beaucoup d'élégance l'amour qui unit Louis et Faunia, l'affection d'Alice pour son homme et son fils, la délicatesse du metteur en scène de la pièce pour sa comédienne, la belle amitié indestructible qui lie Louis et Zwy (Patrick Timsit, un grand acteur) -une amitié filmée avec une rare justesse-, l'amour filiale de Louis pour son petit frère, le tendresse de celui-ci pour son compagnon, lequel d'ailleurs le lui rend bien, l'amour de la fratrie pour leur père Abel, la judéophilie fidèle de Desplechin (le duo Louis/Zwy à la synagogue), l'érotisation du cadre qui autorise la caresse en gros plans de visages éplorés (Faunia et Alice au hasard), la réconciliation in extremis du frère et de la sœur, lors d'une séquence casse-gueule, il a fallu ici un cinéaste qui a de l'or dans les yeux, avec un cœur gros comme ça, mu par autre chose que la méchanceté, pour la filmer, voire l'envisager, voyons, on frôle l'inceste ici, l'impensable, l'inacceptable, du grain à moudre pour des apprentis ethnologues.

La force du jeu des actrices et des acteurs tout au long de Frère et Soeur aurait-elle été envisageable si l'antipathie guidait les pas du réalisateur ? Certainement pas. La scène du bar où se retrouvent Alice et Louis à la tout fin du film leur doit beaucoup. Quant à Patrick Timsit, il irradie chaque scène dans lesquelles il apparaît : des moments de grâce cinématographiques, osons le dire.
Il faudrait encore dire un mot sur la mise en scène, en particulier sur deux scènes bien précises, la première voit Alice chercher près de la gare de Roubaix une épicerie : la foulée de l'actrice, ses faits et gestes, la lumière, la musique, le cadrage, le montage, tout fait penser à cet instant au grand cinéma américain de l'âge d'or des années cinquante, sans que l'ensemble dépareille du reste du film. Zwy part chercher Louis après l'accident de ses parents, paysages grandioses du Sud-Ouest de la France, la nature est un temple somptueux, Zwy est à cheval puisque nulle route n'y mène, nous sommes plongés au cœur d'un western, d'un film de Sydney Pollack, de Jeremiah Johnson (1972). Sans parler de l'accident qui fauche sur une route de campagne les géniteurs de Louis et Alice, les enfants terribles, une séquence terrifiante filmée par Jordan Peele, le réalisateur de Get Out (2017) ? Un film de cinéphile, également. Entre autres.
Du grand art, vraiment.

Ni partial, ni impartial, Arnaud Desplechin filme la vie dans toute sa complexité, sans emprisonner ses personnages dans des partis pris qui les laisseraient sans défense ni protection, il donne ainsi une chance à tous, puisque avec Jean Renoir nous savons depuis beau temps que chacun a ses raisons.
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PS : film sur les écrans au cinéma Les Studio à Tours.
