Il était une fois en Amérique : Dassin, le père.

Publié le par O.facquet

 

Jules Dassin - AlloCiné

Jules Dassin

 

Jules Dassin, cinéaste américain, né le 18 décembre 1911 à Middleton dans le Connecticut, est le père de Joe, chanteur à succès en France dans les années soixante-dix. La Loi, sorti en 1959, est adapté du roman éponyme de Roger Vaillant, lauréat du prix Goncourt en 1957. C'est son quatorzième long métrage. Un naufrage cinématographique pour beaucoup (selon l'historien du cinéma Jean Tulard, entre autres). Expliquons-nous.

La Loi (1958) de Jules Dassin - L'Abruttin

La Loi de Jules Dassin, Ives Montand et Marcello M.

Dans un petit village du Sud de l'Italie, Porto Manacorea, règne un jeu cruel, la Loi, qui permet au vainqueur, le patron, d'humilier le perdant. Le pouvoir est réparti dans la ville de façon subtile et connue de toutes et tous, entre Don Cesare (Pierre Brasseur), seigneur vaguement philosophe, ruiné mais unanimement respecté, et Matteo Brigante (Ives Montand), le bien nommé, un caïd sans consistance. Marietta (Gina Lollobrigida), une servante de Don Cesare, belle comme une fille de prophète, suscite une montée générale d'adrénaline sur son passage, tout comme en son absence. La jeune femme est convoitée par tous les hommes du village. Certaines femmes n'en pensent pas moins.

La Loi (1959) par Jules Dassin

Elle impose toutefois sa loi à ses prétendants, et grâce à une dot de Don Cesare, Marietta finit par convoler en justes noces avec un agronome venu du Nord, Enrico (Marcello Mastroianni). Par amour la belle a bravé la loi qui règne dans la commune. Au passage, la femme du juge, Dona Lucrezia (Melina Mercouri), malheureuse en ménage, amoureuse en vain du fils de Matteo Brigante, met fin à ses jours. Un mot pour dire que Joe Dassin apparaît furtivement dans le film.

Force est de reconnaître que La Loi souffre d'un manque d'unité polymorphe : manque d'unité dans l'action (l'émancipation de Marietta, le vol d'une moto, d'une grosse somme d'argent, le jeu de la Loi, l'idylle amoureuse contrariée de Dona, son suicide, etc) ; manque d'unité dans la distribution (des acteurs en roue libre, talentueux mais décalés, chacun dans son couloir) ; manque d'unité dans le ton -le film oscille entre la comédie, le drame psychologique et la satire sociale, sans jamais trouver le juste milieu, s'il existe.

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Gina Lollobrigida

N'importe ! Si l'on veut rester fidèle à la politique des auteurs -Jules Dassin en est un- osons alors avancer que le film file l'un des thèmes majeurs du cinéaste : la révolte contre l'injustice des puissants. Jules Dassin, même maladroitement, filme en effet une femme révoltée, vent debout contre le pouvoir tyrannique d'un caïd, la complaisance pleutre à son égard des institutions régaliennes, la police et la justice, la couardise ricanante de l'ensemble de la gent masculine face à l'arbitraire patriarcal -c'est une œuvre féministe : le droit de cuissage de Don Cesare provoque la nausée et l'ardeur de Marietta, l'enthousiasme !-, sans oublier la collaboration ambiguë des femmes (vaste sujet). Des Démons de la Liberté (1947), avec Burt Lancaster, en passant par La Cité sans voiles (1948), ou les Bas-fonds de Frisco (1949), jusqu'aux Forbans de la nuit (1950), avec Richard Widmark et Gene Tierney, quatre grands films noirs, les petits se dressent toujours contre les dominants du moment, pour faire en sorte que le crime ne paie pas, qu'un peu de fraternité règne en ce bas monde.

Les Forbans de la nuit — Wikipédia

Les Forbans de la nuit, Richard Widmark

Jules Dassin est un homme de gauche (il adhère au Parti communiste dans les années 1930, le quitte après le Pacte germano-soviétique de 1939), épris de vérité, de justice et d'égalité -la vraie gauche, la seule, universaliste, laïque et probe. Dénoncé à la fin des années 1940 par le cinéaste américain Edward Dmytryck, réalisateur du Bal des Maudits en 1958, lors de la « chasse aux sorcières » du House Un-American Activities Committee, il est inscrit sur la « liste noire » de Hollywood, ce qui l'incite à s'exiler en Europe, à l'instar de Charlie Chaplin. Les Forbans de la nuit (un classique du genre) est tourné à Londres. Il s'expatrie peu après. Sa carrière américaine touche à sa fin. Il est l'une des premières victimes du maccarthysme. Son cinéma ne s'en remettra pas.

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Les démons de la liberté, Burt Lancaster

En 1955 il recommence à tourner, en France, avec un nouveau film noir : Du rififi chez les Hommes, qui lui vaut le prix de la mise en scène au Festival de Cannes. Puis viennent deux films franco-italiens, Celui qui doit mourir en 1957 (les Grecs résistent aux Turcs!) et La Loi en 1959. Il poursuivra sa carrière en Grèce (où il y épousera en seconde noce Mélina Mercouri, une comédienne de gauche qui deviendra plus tard ministre de la culture de son pays, la Grèce), retournera plus tard filmer en France et aux États-Unis, avant de mourir à Athènes le 31 mars 2008. Jamais cependant son cinéma ne retrouvera la force et la cohérence de son travail américain, comme si l'exil avait également tari son savoir-faire à nul autre pareil, lui le fils d'un coiffeur juif émigré d'Ukraine aux États-Unis, Samuel Dassin (1887-1949), et de Berthe Vogel (1885-1949). L'un des huit enfants d'une fratrie qui a usé ses fonds de culotte à Harlem, New York city. America ! America !

Scenes D' Art 1958 La Loi Real Jules Dassin - YouTube

La Loi, Ives Montand, le caïd du coin

La Loi est l'expression cinématographique d'un artiste déraciné, oui, déboussolé, en manque de repaires, c'est certain : le film noir -made in USA- tente désespérément de percer (les intrigues de Matteo Brigante) à travers la comédie (tropisme italien), le drame psychologique et la satire sociale (l'influence européenne). En vain. Le caractère brouillon, désordonné du film est ainsi le miroir fidèle des hésitations d'un cinéaste coupé violemment du milieu qui l'a vu grandir et dont il faisait naturellement partie, privé en somme de la « participation active, réelle et naturelle à l'existence d'une collectivité » (S.Weil), laquelle irriguait son art pour le féconder. La greffe européenne pour tout dire n'a pas vraiment pris. Le génie du lieu : c'est assurément en Amérique qu'il était chez lui, pour créer et se battre. C'est bien connu depuis Danton qu'on n'emporte pas sa patrie à la semelle de ses chaussures D'où l'aspect souvent maniéré, voire boursouflé du reste de son œuvre.

Disons enfin qu'il faut en parler aux jeunes, et aux moins jeunes, tous prisonniers des fictions sérielles, afin de laisser l'oeuvre américaine de Jules Dassin en héritage. Qu'il ne se perde pas. Vraiment.

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Publié dans pickachu

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