Cet ardent objet du désir (Susana de Luis Bunuel, 1951)

Publié le par O.facquet

 

Nosferatu | L. Buñuel: 'Susana. Carne y Demonio' - Saint-Sébastien Tourisme

"Il n'y avait pas de bon Dieu pour empêcher de pleuvoir".

Victor Hugo, Les Misérables.

 

La découverte, par le plus grand des hasards, de Susana de Luis Buňuel, sorti en 1951, vient confirmer qu'abandonner le cinéma au profit de la fiction sérielle, entre autres, serait plus qu'un crime, une faute tout simplement, et une grave. Le cinéma intéresse moins, c'est indéniable. Le nombre de jeunes gens sans appétence pour cette forme d'expression artistique ne cesse d'augmenter. Les causes de ce désintérêt ? Elles sont sans doute légion, comme toujours. La multiplication des écrans tous azimuts, l'impérialisme des séries, leur format adapté à l'esprit du temps (addiction et impatience), le home sweet home, la perte d'aura de la salle, ce ventre de la baleine, les raisons d'un éloignement douloureux semblent se cumuler. Au demeurant, il est également concevable qu'on puisse être insensible au septième art.

Susana la Perverse (Couvrez ces épaules que je ne saurais voir) - Cinéma  Choc

Susana la Perverse (Susana, demonio y carne, le titre castillan est mieux adapté, le français fait film porno phallocrate), sorti un an après Los Olvidados (prix de la mise en scène au Festival de Cannes 1951), est un film mexicain de Luis Buňuel, inspiré d'un roman de Manuel Reachien (1950).

Bien que son œuvre insaisissable soit irréductible à toute récupération idéologique, la dénonciation d'une bourgeoisie sclérosée et hypocrite irrigue toutefois l'ensemble d'un travail au caractère subversif affirmé. Peintre des contrastes violents, de la lumière et de l'ombre, de la nuit et du jour, Buňuel cherche entre ces deux extrêmes la plus grande tension possible, en particulier quand il s'efforce de filmer les fantasmes qui agitent les esprits les plus avertis. Rien que pour cela, il reste un des cinéastes les plus importants et les plus originaux de l'histoire du cinéma. En raison de ses convictions politiques, Buňuel fuit l'Espagne et le franquisme, s'exile au Mexique (dont il prend la nationalité en 1951). Il y tournera, tout comme en France, la majeure partie de son œuvre.

Susana la perverse (1951) | MUBI

Susana, donc. Par une violente nuit d'orage, Susana, une vingtaine d'années, belle et torride à se damner, s'enfuit sous une pluie torrentielle de la maison de redressement pour femmes où on la tient prisonnière. Poussée par un vent apocalyptique, elle trouve refuge dans une hacienda, où le riche et honorable Don Guadalupe, aux mœurs austères, sa femme (Dona Carmen, séduisante) et son fils (Luis Lopez Somoza, primesautier), viennent de concert à son secours. Une fois le jour revenu et la nature apaisée (fin du déluge), elle est invitée à prendre ses quartiers dans la vaste demeure afin d'y exercer le noble emploi de domestique, sous le regard, mi-agacé, mi-inquiet, de la vieille servante Felisa, maîtresse des lieux fortement versée dans la religion, laquelle ne s'exprime que par dictons (pas de questions à se poser, ce qui rend sa condition plus supportable). Rapidement, la beauté fatale et les provocations de la jeune femme viennent troubler la quiétude d'une honnête famille chrétienne, au-dessus de tout soupçon. Et le père et le fils s'éprennent de Susana, irrésistible gazelle dont le charme diabolique est une arme politique dévastatrice : il s'agit de dynamiter la bonne conscience bourgeoise catholique, bien assise sur ses privilèges, dont la charité ne passe pas la porte d'un établissement bancaire, voire d'une église. Susana séduit au passage Jésus, l'intendant coureur de jupons impénitent, qui a appris fortuitement la vérité sur elle, et la trahira, en amoureux déçu, devenu inutile au jeu de massacre social de la diablesse -le naturalisme du cinéaste la relie au serpent du désir. Susana est un ange exterminateur qui vient mettre à l'épreuve une famille patricienne bien trop paisible pour ne pas cacher des frustrations et autres secrets inavouables, trop longtemps refoulés -elle est sensée donner l'exemple au bon peuple, non ?

Suzanne la perverse | Passion Cinéma

Longtemps considéré comme un film de commande mineur, Susana est au contraire d'une force insidieuse qui ne laisse pas de troubler, tout en adoptant subtilement les codes classiques du mélodrame mexicain qu'il subvertit habilement. Buňuel joue avec les images de son univers surréaliste et provocateur : mygale traversant l'ombre d'une croix dans le cachot où croupit la jeune femme au début du film, orage miraculeux, œufs cassés ruisselant sur les cuisses de Susana. Et l'inoubliable va et vient masturbatoire de Don Guadalupe, lequel s'efforce d'astiquer avec vigueur une pétoire phallique, en présence de la séductrice faussement enfantine, plus ensorcelante que jamais, une insistance suspecte, sans doute une échappatoire éperdue, peut-être une sublimation désespérée (tout comme est émoustillante la séquence qui voit Susana mettre le feu au surplus de testostérone du fils désarmé, dans une entreprise bibliophile vite abandonnée). De toute façon, tous finissent dans ses bras, pour ne par dire plus : péché de chair qui aurait pu leur coûter cher. Le retour à l'ordre est brutal, retour à la case départ pour Susana, la sérénité reprend ses droits dans le monde de nouveau bien ordonné de l'hacienda -dans le Théorème (1968) de Pasolini, la famille explose définitivement. Le soleil brille sur la propriété familiale. Réconciliation générale, le pardon chrétien en bandoulière. Une jument subclaquante reprend vie. Patrons et employés scellent des retrouvailles inespérées. Il se dit que Buňuel a regretté avoir tourné cette fin ultra-moraliste -il n'est pas interdit de ne pas le croire, et d'y voir au contraire une ultime provocation à l'ironie abrasive. Encore que le seul contraste entre l'ébranlement domestique et la stabilisation finale serait en tout cas par lui-même un bel hommage à la sensualité flamboyante. N'importe ! La discorde infernale, qui pour un temps a semé la zizanie dans une famille à l'équanimité suspecte, a permis de mettre au jour une duplicité insolente, pour notre plus grand plaisir. ¡ Ay, caramba !

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Susana la perverse - Film (1951) - SensCritique

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Publié dans pickachu

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