De Belmondo à Bébel (le cinéma de Philippe Labro).
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Quitte à rendre hommage à Jean-Paul Belmondo (notre jeunesse fout définitivement le camp), autant éviter de brasser large, seulement s'attarder un instant sur une rupture, en un mot préciser le long passage de Belmondo à Bébel, un tournant majeur dans sa carrière, donc pour le cinéma français, sans contexte. Rien ne s'est déroulé brutalement, bien sûr. Déjà dans Cartouche (1962), L'Homme de Rio (1964) ou Les Tribulations d'un Chinois en Chine (1965) de Philippe de Broca, Bébel perçait déjà sous Belmondo (au jeu plutôt sobre). Par touches impressionnistes, l'acteur petit à petit va imposer un jeu outré, faussement théâtral, une façon excessive de dérouler les dialogues, un ton fantasque bien à soi, une manière répétitive et exagérée d'utiliser le corps au cinéma, en somme de se déplacer dans l'espace, de s'en emparer, d'influer sur la mise en scène, rien d'autre qu'une démarche unique, inimitable (presque). Au risque de lasser, voire d'agacer. S'installe un personnage viril mais distingué, au coup de poing facile, au concept rare, sans attache particulière, un jour ici, un autre là, flanqué d'une gouaille irrésistible, un rôle qui séduira l'individualisme bavard et chic (à l'anti-intellectualisme latent) des années 1980.
De L'Animal (1977) de Claude Zidi au Solitaire (1987) de Jacques Deray, en passant par Flic ou Voyou (1979), Le Guignolo (1980), Le Professionnel (1981), de Georges Lautner, à L'As des As (1982) de Gérard Oury, Le Marginal (1983) de Jacques Deray, Les Morfalous (1984) d'Henri Verneuil ou Joyeuses Pâques (1984) de Georges Lautner, une décennie durant Bébel prend possession de Belmondo -le titre des différents films susmentionnés sont symptomatiques, non ?

Ce n'est qu'en 1988 que Claude Lelouch, avec son Itinéraire d'un enfant gâté, permettra à Belmondo de mettre Bébel au rebut (l'exil d'un homme à la sérénité retrouvée, enfin), de flanquer enfin aux oubliettes de l'histoire : cavalcades en tous genres, mots d'auteur trop calibrés, conquêtes féminines compulsives, postures stéréotypées, figures imposées imposantes, et autres envolées lyriques devenues presque ridicules au fil des films -les imitateurs s'en sont à cet égard donnés à cœur joie, en particulier Les Guignols de l'Info.
Mettons à part Le Magnifique (1973) de Philippe de Broca, parodie subtile du film d'aventure, où l'acteur affiche toutefois la contradiction qu'il devra dénouer un jour : un écrivain timide s'est inventé un double littéraire, un agent secret virevoltant qui fait montre d'un courage et d'une séduction qui ne sont pas dans ses cordes. Tout est dit d'une schizophrénie artistique à peine refoulée. Tout comme Peur sur la ville (1975) d'Henri Verneuil (très bon film), où Jean-Paul Belmondo reprend dans les airs ses exercices d'équilibriste casse-cou (commencés dans L'Homme de Rio). Une façon comme une autre de prendre ses marques, avant le grand saut (les mauvaises langues diront le grand sot). Sans oublier L'Incorrigible (1975), une comédie burlesque (qui se veut telle), toujours de Philippe de Broca, paresseux film à sketches, dans lequel le presque Bébel fait ses gammes en déclamant durant 1h30 les dialogues poussifs de Michel Audiard. La synthèse est pour bientôt.

La tension hésitante qui étreint l'artiste entre deux pôles opposés, vus comme inconciliables (cinéma d'auteur ou cinéma dit grand public), à l'instar des deux gauches, s'exprime avec finesse dans deux films des années 1970 du journaliste, écrivain et cinéaste Philippe Labro : L'Héritier en 1972 et L'Alpagueur en 1976. Dans le premier, Bart Cordell (J.P.B.), jeune playboy sportif, devient l'héritier d'un puissant empire industriel français. Avant de prendre pleinement ses fonctions, Bart veut éclaircir les circonstances du drame qui a coûté la vie de son père. Dans le second, Roger Pilard (J.P.B.), dit l'Alpagueur, est un chasseur de primes qui œuvre pour le compte de la police française. Il est chargé de coincer l'Épervier, ennemi public n°1, lequel utilise de petits délinquants pour perpétrer ses forfaits, et les exécute ensuite froidement.

Outre la volonté touchante du cinéaste de rompre avec les codes du film policier traditionnel en s'inscrivant dans le sillage d'une certaine modernité cinématographique, saute également aux yeux une direction d'acteur indécise, dans laquelle le jeu monolithique qui sera la marque de fabrique de notre Bébel national pointe soin nez de temps à autre. L'acteur s'empêche encore, sans doute est-il maîtrisé (par le réalisateur, comme Depardieu chez Truffaut ou Pialat dans quelque temps), mais l'on sent qu'une brèche s'est ouverte, et qu'il s'y glissera bientôt sans retenue, pour le meilleur, et pour le pire, parfois. D'où des contrastes incongrus qui ne nuisent nullement au charme discret mais persistant de deux films quelque peu ignorés, à tort. Leur force et leur intérêt presque historiques, entre autres, est d'avoir su à la fois capter et enregistrer l'ébauche d'une bifurcation radicale dans la carrière d'un acteur à nul autre pareil. Ce qui déjà n'est pas rien. Chez Jean-Pierre Melville et Jean-Luc Godard, Jean-Paul Belmondo a été grand. Quant à votre serviteur, ce sera pour toujours Un week-end à Zuydcoote d'Henri Verneuil (1964) et/ou Ho ! De Robert Enrico (1968). Allez savoir pourquoi.
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