Stupéfiant ! Bac Nord de Cédric Jiménez (2020)

à ma fille Lucie
Bac Nord (1h44), le film de Cédric Jimenez, avec Gilles Lellouche, François Civil, Karim Leklou, Kenza Fortas et Adèle Exarchopoulos, entre autres, est pour la presse de gauche un film de droite, au mieux, d'extrême droite : au pire. Selon les humeurs. Des revues de droite l'ont soutenu (Valeurs Actuelles et Causeur), quand Libération, Le Monde et Les Cahiers du Cinéma lui ont sans pitié taillé des croupières à maintes reprises. Bac Nord est rapidement devenu après sa sortie en août dernier un enjeu politique et sociologique (pourquoi pas).
Que dit le film ? 2012. Un triste record pourrit la vie des quartiers Nord de la ville de Marseille : celui de la zone au taux de criminalité le plus élevé de France. La BAC Nord, brigade de terrain, cherche à améliorer ses résultats, poussée par une hiérarchie sans scrupule, en prenant quelques libertés avec la légalité. Malgré des réussites incontestables (une vaste opération anti-drogue mise en place avec l'intégralité de la Bac Nord), le système judiciaire se retourne contre elle : dix-huit des membres de la brigade anti-criminalité de la cité phocéenne sont déférés en correctionnelle pour corruption, trafics de stupéfiants et racket. La hiérarchie se défausse de toute ses responsabilités dans cette affaire. Le tout permet en outre à Manuel Valls, alors ministre de l'Intérieur, quelques coups de boutoir et autres coups de menton remarqués à l'Assemblée nationale. L'intrigue est librement inspirée par le scandale qui a fracturé la brigade cette année-là.

Or, un point aveugle obscurcit le débat, ce qui pourrait se traduire par deux questions à l'attention d'étudiants consciencieux en école de cinéma : Qu'est-ce qu'un film de droite ? Et son pendant : Qu'est-ce qu'un film de gauche ? Vaste programme. Il semble toutefois que la politique, la réalité, la vérité et la morale (du lourd, en somme) soient au cœur des débats, à la fois éthiques et esthétiques, au regard de ce qu'ont écrit les différents protagonistes. D'autant qu'Eric Zemmour et Marine Le Pen se sont emparés du film à des fins politiciennes, le tout fleure bon en effet la récupération. L'un y voit « un réalisme redoutable », l'autre s'exclame : « La réalité, c'est le film ». Hystérie tous azimuts dans une société hystérisée.
Luc Chessel, dans les colonnes de la rubrique Culture du quotidien Libération, après avoir fustigé les « flics hétéros » marseillais et tonné contre un film démago « évidemment divertissant, populaire, et surtout pas, bien entendu, raciste ni viriliste pour un sou », nous donne sa définition définitive de la réalité au cinéma : « Tendance cinquante nuances de droite, Bac Nord déplie l'éventail complet, en fidèle portrait de son pays : non pas de sa réalité, mais du discours qui le décrit partout où la police vous parle, à toutes les heures, sur toutes les chaînes ». En un mot comme en cent : Bac Nord est un film de pure propagande à la gloire de « quelques baqueux en déroute, lâchés par leurs supérieurs hiérarchiques ». Quant à Marcos Uzal, rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, il ne dit pas autre chose, dans son éditorial du mois d'octobre : « Dans cette récupération, Bac Nord est donc pris à droite comme un emblème de vérité pour sa représentation de la police et des cités. Mais de quelle idée de la réalité parle-t-on ? En matière de représentation on donne raison à Lellouche : le film reprend une imagerie de western, avec flics-cowboys et dealers-indiens, quand ce n'est pas une esthétique à la Mad max, ou des hordes qui rappellent celles des films de zombie. Cet imaginaire du cinéma américain apposé sur les cités marseillaises est a priori trop grossier pour que l'on s'en scandalise : qui peut croire un seul instant qu'il s'agisse là d'une image vraie ? ».

Plus loin il fustige avec humilité et retenue les « spectateurs bas de plafond ». Par où commencer après cette accumulation de propos peu amènes assénés avec une virulence et une assurance menaçantes ? Que Bac Nord pêche incontestablement par son manque d'empathie pour les habitants des quartiers incriminés, en grande majorité en souffrance, cela est incontestable. Que l'imagerie de western ternisse considérablement le propos du film, c'est également incontestable. Que la corruption soit inadmissible au sein de la police républicaine, cela va de soi, personne ne se perdra à cautionner de telles pratiques dans un État de droit. En revanche, le mépris suinte de ces deux articles de presse, où une certaine gauche décomplexée fait l'étalage arrogant d'une bonne conscience, à la fois mauvaise dans son esprit et condescendante dans sa prétention intellectuelle. Mépris pour la droite (une certaine droite nuancent-ils parfois lâchement), mépris pour la cinéphilie populaire, mépris également pour la police (pas d'amalgame, camarades), mépris enfin pour ce qu'ils savent être la réalité : le caractère profondément criminogène des quartiers Nord de Marseille. Le film en parle mal ? Peut-être. Sans doute. Libre à eux de le penser et de l'écrire. Leurs propos desservent cependant ce qu'ils sont censés défendre et protéger. Une certaine idée du cinéma et du bien commun. Incivique et amoral Bac Nord ? Il est plus que tentant de leur retourner la politesse. Nous sommes sommés de comprendre qu'une morale ne peut pas être plaquée sur un récit ou une personne, puisqu'elle naît au contraire à travers eux. Soit. Une certaine presse de gauche plaque toutefois la sienne sur une réalité (laquelle nous échappera toujours en partie) qu'elle se refuse d'une manière ou d'une autre à appréhender, voire à approcher, aveugle consentante devant une violence sociale qui pourtant saute violemment aux yeux de celles et ceux qui la vivent douloureusement au quotidien -sauf à souffrir et de surdité et de cécité, tout à la fois, force est de reconnaître que l'été a été meurtrier, à telle enseigne que le Président Macron s'est rendu sur place en urgence (ça va barder). Énième mépris. Terrible méprise : diabolisation de l'observation du monde, du côté de l'hémisphère gauche. Il faut avoir les épaules pour singer Marx et Engels afin de percer au jour l'illusion et la mystification inconsciente des idéalistes (que nous serions) qui font de la réalité la manifestation extérieure de l'idée. Dont acte.

Misère de l'idéologie comme boussole absolue, donc. Comme disait Lacan : « Le réel, c'est quand ça cogne ». D'où qu'il n'existe jamais d'image vraie, et que l'on buttera toujours sur un faisceau d'indices, à la caméra de partir enregistrer cet entrelacs de potentialités toujours/déjà pluriel. Au spectateur ensuite d'aller y jeter un œil, sans perception optique assistée, histoire de pas revenir à une forme d'idolâtrie des images (le cinéma c'est aussi et par dessus tout du montage).
Il est temps de ramasser les copies. Les sujets étaient : Qu'est-ce qu'un film de droite ? Qu'est-ce qu'un film de gauche ? Certaines questions de toute façon mériteraient de ne jamais être posées, non ? Au demeurant, et surtout : Qu'est-ce qu'un film ? Ne pas se pencher sur son sujet, se mettre simplement à sa hauteur ? Allez savoir. Ou voir.
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