Génie de Pixar (10) : Wall-E (2008). Le monde d'après.

Quelques mots (les derniers) régulièrement cet été sur un film d’animation venu de la maison Pixar (USA).
Wall-E est un film d’animation en images de synthèse réalisé par Andrew Stanton (Le Monde de Nemo), sorti sur les écrans en 2008. Le scénario, co-signé par Stanton et par Jim Reardon, est basé sur une histoire originale de Stanton et Pete Docter (Monstres et Cie, Là-haut et Vice-versa). C’est le neuvième film d’animation des studios Pixar.
Wall-E est un film catastrophe d’anticipation et de science-fiction dans la plus pure tradition du genre. Il suit un robot cubique nommé Wall-E (Waste Allocation Load Lifter : Earth-Class, en français : compacteur de déchets humains), conçu avec une kyrielle d’autres robots du même type se régénérant sous les caresses du soleil, afin de nettoyer la Terre de ses déchets, des monceaux de déchets. Une Terre transformée en dépotoir. La compression des déchets est leur métier. Wall-E devient au fil des siècles le dernier à fonctionner. 7OO ans plus tôt, l’homo sapiens a déserté notre planète, inhabitable, désertifiée et stérile. La surconsommation effrénée et la pollution ont tout saccagé : l’exfiltration de l’humanité était à cet égard indispensable, un exode organisé au début du XXII° siècle par la cie Buy-N-Large, un trust dédié aux biens et aux services, une entreprise devenue un gouvernement mondial globalisé.

Au tout début du film, des hologrammes publicitaires d’autrefois tournent en boucle à l’ombre des ordures. Et une première : des prises de vue analogiques d’un être humain s’invitent dans l’imagerie numérique -des fantômes dans la machine ? Des centrales nucléaires désaffectées, des éoliennes usagées s’élèvent au loin au sein de paysages urbains désertés, où les rayons du soleil ne parviennent même plus à percer une épaisse couche de poussière tenace, au milieu d’un dégradé de teintes orangées. Des débris en tous genres sont en orbite autour de la planète autrefois bleue : la séquence d’introduction annonce le désastre.

Quelque part dans le cosmos, les Hommes flottent, des chiffes molles avachis dans des canapés-déambulateurs, des obèses anesthésiés aux membres atrophiés, coincés dans un vaisseau en pilotage automatique.
Wall-E (une carlingue cabossée) tombe amoureux d’un autre robot venu(e) du ciel, tout à son opposé dans son allure et ses manières, nommée Eve (tient tient), toute en rondeur, chargée de sonder la renaissance éventuelle d’une biologie végétale sur une Terre épuisée. Une fois la mission accomplie, il va l’accompagner dans l’espace, vers l’infini et au-delà, une odyssée qui va changer le destin de l’humanité, ou de ce qu’il en reste.

La fable d’une intelligence artificielle supplantant l’espèce humaine n’est pas nouvelle. C'est la première fois néanmoins que sa forme sensible est l’oeuvre de machines que par ailleurs il vilipende. La charge est ainsi paradoxale : si l’intelligence artificielle nous dévore (le E-Wall ?), elle est également présentée comme la garante de l’humanité, la seule capable de perpétuer son savoir, sa mémoire et ses affects : Wall-E emmagasine, dans un conteneur qui lui sert de refuge, les vestiges des activités humaines de jadis (bibelots, ustensiles, fragments), au fil de ses activités de déblaiement. Il est devenu sa mémoire vive, le gardien de l’amour tout autant. Il mime sur un écran de télévision des extraits de la comédie musicale de Gene Kelly Hello, Dolly ! encore disponibles sur une vieille cassette VHS récupérée au hasard de ses déambulations laborieuses. En 2008, le règne du DVD commençait seulement, non ? Wall-E est une entité non-humaine promue par Pixar conservatoire des affects que l’humanité aurait abandonnés. C’était déjà le cas dans Toy Story, Monstres et Cie, Ratatouille ou Cars. En un mot, l’informatique serait à la fois le poison et le remède.

L’allégorie post-apocalyptique fait en outre dans Wall-E un énième tour de piste. Une eschatologique néo-chrétienne revisitée, un millénarisme de notre temps : la fin des temps est proche, avec la culpabilité connexe : nous avons fauté lourdement, pillé toutes les ressources (ce n’est pas totalement faux), abusé de notre force (certainement), aveuglé par l’hubris (souvent) ; nous devons payer ce péché d’orgueil -du calme ! Via une greffe cybernétique, l’humanité se voit astreinte à tout reprendre depuis le début. Une chance lui est offerte (le Born again, un sursaut spirituel très américain). Ne pas se réjouir trop vite, cependant. L’évolution envisagée par Wall-E est plus nuancée. Dans l’arche spatiale des derniers humains, l’échantillon végétal rapporté par Eve et Wall-E déclenche un combat entre l’ordinateur (Auto) qui régit le fonctionnement du vaisseau, opposé à un retour sur Terre, et ceux qui au contraire l’envisagent. Auto échoue. Home sweet home, donc. Les hommes sont passifs dans l’affaire : des mollusques gastéropodes montés sur pédoncules. Les robots semblent avoir pris définitivement l’ascendant sur nous. Ils se sont peut-être ralliés à l'idée qu’ils pouvaient faire à présent sans le genre humain, au devenir-toon potentiel. Dans la première partie du film, Wall-E occupe seul la scène pendant de très longues minutes en compagnie d'un cafard facétieux -inutile d’insister. Les machines s’humanisent (elles deviennent sentimentales) et les hommes se machinisent (des sentiments machinaux). L’effacement de l’homo sapiens, devenu une simple variable d’ajustement, un culbuto ovoïde dans Wall-E, est un thème récurrent dans la filmographie des studios Pixar, où les humains ne forment souvent qu’un contexte spectral. Son avachissement n’a d’égal que le plaisir qu’il prend à se divertir dans le vaisseau, à faire de la mauvaise graisse en somme. Il faudra attendre Rebelle et Soul pour que l'espèce humaine reprenne quelques couleurs.

Encore un mot ou deux. Deux films majeurs sont convoqués dans Wall-E : d’une part, 2001, L’Odyssée de l’Espèce (1968) de Stanley Kubrick, pour Hal, l’ordinateur factieux, d’autre part La Planète des Singes (1968) de Franklin Schaffner, pour la régression animale, la catastrophe atomique, bien sûr, et la célèbre séquence de la plage où Charlton Heston tombe face à la Statue de la Liberté, une statue que nous apercevons furtivement en miniature dans l’antre de Wall-E. Wall-E, avec sa charge anticapitaliste doublée d’un pessimisme écologique désespéré, entrait en 2008 au bon moment en résonance avec les préoccupations de l’époque.
Rassurons-nous, surtout : les robots contiennent davantage les affects qu’ils ne les ressentent. N’est-ce pas Hervé Aubron ? Génie de l’entertainment américain.
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