La mémoire de l'eau : Le Monde de Nemo (2003). Génie de Pixar (5).

Tout au long de cet été 2021, quelques mots régulièrement sur un film d’animation des studios Pixar. Le Monde de Nemo (ou Trouver Nemo), sorti en 2003, est la version française du film Finding Nemo (101 minutes), le cinquième film d’animation en images de synthèse des studios Pixar. Il a été produit par Walt Disney Pictures, et réalisé par Andrew Stanton (Wall-E, Le Monde de Dory, Stranger Things, saison 2, épisodes 5 et 6) et Lee Unkrich (Toy Story 2 et 3, Monstres et Cie, Coco).
Après la mort de sa compagne Corail et du reste de la couvée à la suite de l’agression d’un barracuda, Marin, un poisson-clown, mène une existence paisible avec Nemo, son fils unique, handicapé d’une nageoire atrophiée, dans les eaux tropicales, le long de la grande barrière de corail australienne. Précautionneux, il fait de son mieux pour protéger son rejeton (un papa-poulpe ?), redoutant l’océan et ses impondérables. A l’instar des poissons de son âge, Nemo rêve pourtant d’aventures, de récifs interdits, de formes nouvelles, de risques à prendre, voire de sensations inédites.

Nemo disparaît. Accompagné de la jolie, affectueuse et serviable Dory, un poisson-chirurgien souffrant de “troubles de la mémoire immédiate”, mais doté d’un grand coeur, son père se lance à sa recherche, dans une quête haletante et singulière, tout à la fois. Marin ignore que son fils poursuit sa vie dans l’aquarium d’un dentiste. Gill, un compagnon d’incarcération de Nemo, venu également de l’océan, élabore un plan afin de s’échapper. Avant que tout rentre dans l’ordre, ils vont tous devoir affronter et surmonter bien des obstacles, grâce entre autre chose, à l’optimisme indéfectible de Dory, qui va pousser Marin à dépasser toutes ses peurs. Pour finir par retrouver son anémone.

Jetons-nous à l’eau. Force est de constater que chez Pixar, les personnes humaines occupent une portion congrue. L’homo sapiens ne disparaît pas pour autant, il se disloque, devient évanescent, presque superfétatoire, caricatural en tout cas, schématique pour tout dire. Nous y reviendrons bientôt. Tout au long du premier quart de siècle de Pixar, seuls Les Indestructibles (2004) et plus récemment Rebelle (2012) et Coco en 2017, en ont fait leurs protagonistes exclusifs. Et quand il apparaît à l’écran, ce n’est pas à son avantage, tant s’en faut. Il est aussi terrifiant que le barracuda qui s’est attaqué d’entrée aux poissons-clowns : le plongeur qui capture Nemo, par sa brusque apparition, suscite l’effroi, et pas seulement chez l’animal aquatique. L’espèce humaine pollue les fonds marins, les égouts y déversent leurs saletés, des mines y explosent, une épave spectrale y fait figure de symbole. La nièce du dentiste se manifeste accompagnée de la bande son de Psychose d’Alfred Hitchcock. On ne peut être plus clair. Si la figure de l’homme se brouille dans tous les domaines, si l’humanité est sujette à caution, Pixar sait toutefois jusqu’où ne pas aller trop loin. Persévérer au risque de se perdre soi-même ? Il s’agit au contraire de conjurer le risque de l’évanescence définitive de l’espèce humaine. L’inconnu insondable du post-humain n’est pas envisagé. Il faut faire face à l’émancipation des toons qui semble inéluctable, en somme mettre un frein à leur droit à disposer d’eux-mêmes : Nemo est retenu de force avec ses comparses par le genre humain (un dentiste sans aspérité), dans un aquarium au milieu de colifichets, marchandises parmi les marchandises. Le message implicite ne fait pas de doute.

Qui plus est, le large n’offre aucun point de fuite rassurant pour Marin et Dory, sinon un barracuda affamé, des requins schizophrènes, des thons taciturnes, des crabes hypocrites et farouches, des méduses venimeuses, une baleine sourde et énigmatique (une introvertie ?), pour tout dire une faune associable souvent mutique. Se délier de l’homme n’est pas sans conséquences, c’est ce semble dire l’hostilité diffuse du peuple marin, tout comme l’évasion de l’aquarium qui laisse nos bêtes humanoïdes interdites dans leur sac plastique. Il faut s’empêcher, donc savoir rester à sa place. Sans oublier, et cela concerne d’autres films de Pixar, que nos toons ne peuvent s’inscrire dans aucune lignée, nous assistons ainsi de film en film, à une farandole de parias dépareillés et/ou d’avortons orphelins parfois stériles. Dans Le Monde de Nemo, la descendance de Marin est rapidement envoyée ad patres par le barracuda, et Dory, le poisson amnésique, n’a aucun souvenir de la sienne. Nemo perd sa génitrice, celle de Ratatouille n’est jamais mentionnée, nulle rate accorte à l’horizon (uniquement un père et une fratrie) ; donner la vie semble donc anecdotique.
Enfin, précisons que le film est souvent drôle (les requins membres du club des Mangeurs de Poissons anonymes, les tortues surfeuses, ou les petites roues névrotiques des habitants à écailles de l’aquarium) et virtuose (l’atoll bigarré et le récif luxuriant de l’ouverture). Un bel ouvrage.
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