Jouons avec les maux (En Thérapie, une série française, 2021)


L'oeil par René Magritte
« Nous devenons une race de voyeurs »
Stella, dans Fenêtre sur Cour d'Alfred Hitchcock (1954)
En Thérapie, la série créée par Eric Tolenado et Olivier Nakache (avec Pierre Salvadori souvent à la réalisation), fait causer. Beaucoup. Comme tant d'autres séries. Au détriment du cinéma ? Il faudra bien à cet égard établir bientôt un bilan post-covid du poids pris par les fictions sérielles -et par Netflix. D'autant que certains soir d'hiver des esprits insoumis s'évertuent à fragiliser le septième Art davantage encore -pour la bonne cause, bien entendu.

En Thérapie, diffusée sur Arte depuis le 4 février 2021, est l'adaptation française de la série israélienne Betipul créée par Hagal Levi et de son adaptation américaine : En Analyse (In treatment). Nous n'insisterons jamais assez sur la qualité des séries israéliennes (souvent adaptées, voir Hatufim pour Homeland). Elle aborde le sujet du traumatisme collectif provoqué par les attentats islamistes de novembre 2015 à Paris. Enfin, c'est ce qu'on nous dit. Disons que les attentats servent de prétexte, voire de nexus, aux épanchements douloureux des différents patients qui défilent chez le sondeur d'âme, tous lestés d'un passif handicapant -ils sont donc suivis, en particulier par une foule de soucis. De séance en séance, dans un décor dépouillé et quasi unique, un psychanalyste reçoit cinq patients en plein désarroi : une chirurgienne, Ariane (des relations abrasives avec les hommes, dont son géniteur, entre autres), un policier de la BRI (des problèmes avec le père, la paire conjugale, les femmes en général, et avec l'Histoire), une jeune lycéenne nageuse de haut niveau (Papa où t'es?), un couple bobo parisien volubile en crise (il se déchire : c'est un couple, en somme).

Le vendredi soir le Docteur Philippe Dayan (psychiatre et psychanalyste), joué par l'excellent Frédéric Pierrot, consulte lui-même sa contrôleuse : Esther (Carole Bouquet, jupitérienne), amie et veuve de son ancien mentor. Il fait le point sur ses propres doutes quant à sa pratique thérapeutique. Les épisodes (35) se succèdent par séries de cinq représentant une semaine de rendez-vous : le lundi Ariane (Mélanie Thierry, impeccable), le mardi Adel Chibane, le policier (Reda Kateb, survitaminé), le mercredi Camille (Céleste Brunnquell, à la présence vocale originale), adolescente sportive de niveau national, le jeudi la belle Leonora (Clémence Poésy, à son avantage), tout un poème, l'épouse de Damien (Pio Marmaï, quel talent !).
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Avant que philosophes, sociologues, sémiologues, psychologues en tous genres, et autres journalistes iconologues ne se jettent goulûment sur la proie, permettons-nous un modeste constat en forme de question, d'autant que les premières controverses à son sujet commencent à voir le jour (voir le papier de Caroline Fourest sur le personnage d'Adel Chibane dans le Marianne du 12 au 18 mars 2021). Pour quelles raisons la série suscite-t-elle tant d'intérêt ? Cela se bouscule en effet pour s'inviter dans le secret du confessionnal, y jeter un œil et tendre l'oreille, sait-on jamais. Les psys sont devenus les confesseurs de notre temps, moyennant tout de même quelques sous, Freud oblige. Amen.

Et si En Thérapie était un des symptômes de la transparence tyrannique de nos temps démocratiques ? Encore que regarder par le trou de la serrure est sans doute depuis beau temps le comble de l'indiscrétion -approcher ici l'intimité des patients-, y surprendre quelques épisodes croustillants. Épier le jardin du voisin afin de découvrir ce qui s'y passe (la même chose que chez soi : c'est rassurant). Face à une fiction intimiste, se réveille le voyeur qui sommeille en chacun, lequel ne peut s'empêcher de regarder indiscrètement par la fenêtre. Le psy se trouve dans la situation d'un spectateur assistant à un film. Nous le regardons y assister. Subtile mise en abîme. Un homme regarde et écoute, pendant que nous regardons cet homme et entendons et voyons ce qu'il écoute et voit. Lors d'une séance, Philippe Dayan se lève, quitte son fauteuil, vient s'asseoir soudain aux côtés d'Ariane, sa patiente, laquelle s'impatiente. Un trouble étreint le spectateur : le psychanalyste vient de franchir une frontière sémiotique, à l'instar de Woody Allen qui crève l'écran dans La Rose pourpre du Caire (1985). Philippe Dayan perd l'ascendant sur sa patiente, descend dans l'arène, tombe de son piédestal : elle le voit à son tour, le perce à jour. Nous nous sentons alors tous dé-placés. Ce qui confirme la force du regard. Un mot pour préciser que la série susmentionnée s'inscrit dans la réflexion du critique de cinéma Michel Chion dans ouvrage Le Complexe de Cyrano, La langue parlée dans les films français (2008) : « la langue-française-à-l'écran », celle que l'on entend au cinéma, des personnages qui jouent de la bravoure verbale et lancent des défis tout en étant fascinés par l'échec. Une série française.

En outre, le caractère confiné du cabinet contraint les réalisateurs à privilégier les cadrages serrés, ce qui renforce la sympathie des spectateurs à l'égard des protagonistes, l'identification à un ou plusieurs personnages, le public se sent impliqué, il épouse leurs défauts et leurs faiblesses qui les rendent au passage profondément humain -comme on dit communément. Quant au voyeurisme (scoptophilie) à l'écran (le voyeur-spectateur), force revient au cinéma : revoir peut-être Fenêtre sur cour d'Alfred Hitchcock (1954) ou/et Le Voyeur de Michael Powell (1960). Rien de plus, rien de moins.
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