Pour Tavernier : le cinéma et rien d'autre.
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Un critique d'art du quotidien Libération a récemment manqué de tact, pour ne pas dire plus. Bertrand Tavernier a marqué de son emprunte le cinéma, l'ensemble du cinéma, son histoire, de bien belle manière, quoi qu'on en pense, quoi qu'on ait peu en dire. Il est né à Lyon le 25 avril 1941. Son père était le résistant lyonnais René Tavernier. Il est mort le 25 mars dernier à Sainte-Maxime. Il était le père du réalisateur et comédien Nils Tavernier et de la romancière Tiffany Tavernier.
C'est une bibliothèque qui s'en va -il publia en 1970 avec Jean-Pierre Coursodon 30 ans de cinéma américain, ouvrage de référence régulièrement mis à jour depuis sa première parution. Un prince du septième art. Oui, le journaliste aurait pu faire montre de davantage de retenue. Le jour même de la mort du cinéaste, il fallait oser. Comme tout membre d'une chapelle, nombreux furent ceux qui eurent l'éloge difficile à son égard. Ce n'était pas toujours un cinéaste maison (Aux Cahiers du Cinéma par exemple, lesquels ne l'ont que rarement épargné). Il y a pourtant un temps pour tout. Un pour ferrailler (on n'est pas obligé d'aimer le travail de celle-ci ou de celui-là), un autre pour se recueillir -la paix des braves. Simple savoir-vivre. Une forme de délicatesse avant la reprise des hostilités. Une courtoisie d'un autre temps, peut-être. D'autant que Bertrand Tavernier exerça avec élégance au début de sa carrière la noble activité de critique.

Bertrand Tavernier : l'« incarnation d'un cinéma populaire et hélas pesant » écrit le chroniqueur cinéphile. Son oeuvre, populaire et pesante, tout à la fois ? Populaire, incontestablement, et personne ne s'en plaindra, surtout pas, espérons-le, un journal aux idées larges. Pesante ? Là, tout se complique. Sa filmographie est à ce point vaste et protéiforme (comme s'il avait voulu embrasser le temps entier du cinéma), qu'il est possible d'y distinguer deux grands ensembles distincts de taille inégale. Le premier est formé de films imposants, trop imposants sans doute, au risque de l'étouffement (quand ça ne respire plus entre les images), dans le désordre : Coup de Torchon, Un Dimanche à la campagne ou La Vie et rien d'autre, voire Quai d'Orsay, pour d'autres raisons, font partie du lot. Tavernier pensait sans doute qu'il lui fallait parfois hausser du col pour définitivement s'imposer comme un grand artiste, notamment pour en remontrer à Kubrick, entre autres -il a ainsi vécu sa vie dans un rapport amour-haine avec le cinéma américain certainement épuisant -pour lui et les autres.

Son cinéma gagnait alors malheureusement en lourdeur ce qu'il perdait en légèreté (qui a plus à voir avec l'aisance qu'avec la facilité), une perte préjudiciable puisqu'il excellait dans l'apesanteur, sans verser dans l'inconsistant, bien au contraire : voyez, toujours dans le désordre, L'Horloger de Saint-Paul, Que la Fête commence, La Fille de d'Artagnan, Capitaine Conan, Laissez-passer, La Princesse de Montpensier, L'Appât, L-627 avec le regretté Didier Bezace, sans oublier Autour de minuit sur le jazz en 1986 (Tavernier savait écouter), tous ces films se rangent dans cette catégorie, avec des sujets tout sauf légers, pour nombre d'entre eux, à preuve du contraire (Dans la Brume électrique et Une Semaine de vacances valent également le détour). En somme, presque la totalité de son œuvre. Et ce n'est pas parce que son Voyage à travers le cinéma français pêche quelque peu par didactisme qu'il faut oublier que grâce à La Guerre sans nom et aux commentaires qu'il en fit : nous savons désormais qu'une grande partie des combats de la guerre d'Algérie s'est déroulée dans la neige. L'oeil du cinéaste : voir ce que les autres n'ont pas vu, n'ont pas voulu voir, ont mal vu, ou ont oublié, tout simplement.

Surtout, Bertrand Tavernier, homme de gauche sans Église, était quelqu'un de bien -ce qui n'est pas rien par les temps qui courent. Le critique et écrivain du cinéma Serge Daney, qui officia aux Cahiers du Cinéma et à Libération des années soixante à sa mort en 1992, et qui ne passait pas pour un admirateur inconditionnel du travail du cinéaste, loin de là, écrivit quelques semaines avant sa disparition, alors qu'il était déjà très affaibli et quelque peu abandonné de tous, que si Tavernier avait été un ami, lui, au moins, serait venu régulièrement prendre des nouvelles. No comment.
of

L-627.