La guillotine et rien d'autre (Le Juge et l'Assassin de B.Tavernier, 1976).

Le Juge et l'Assassin s'invite en France sur les écrans le 10 mars 1976. Le film s'inscrit dans la veine la plus gauche de l'oeuvre de Bertrand Tavernier. Nous sommes à la fin du XIX° siècle, en 1893 plus précisément. Un ancien sergent d'infanterie, Joseph Bouvier (Michel Galabru), est révoqué de l'armée à cause de ses accès de violence. Suite à ce renvoi, Bouvier s'attaque à sa fiancée, Louise, laquelle refuse obstinément de l'épouser. Elle survivra à ses blessures. Bouvier, quant à lui, cherche à se suicider à l'aide d'une arme à feu. En vain. Un double échec. Deux balles se logent pourtant dans son crâne. Elles y resteront. Joseph est interné dans un asile pour aliénés. Déclaré guéri en 1894, il quitte l'hôpital avec regret. Il parcourt dès lors les routes, sillonnent les campagnes de France, erre par monts et par vaux, violant et assassinant sur son chemin à tour de bas bergers et bergères, sans distinction.
Émile Rousseau (Philippe Noiret), un juge de province sans envergure notable, flanqué d'un procureur erratique (Jean-Claude Brialy), suit patiemment les pérégrinations meurtrières de Joseph Bouvier. Lorsqu'il s'aventure dans sa région (l'Ardèche, un paradis), Rousseau parvient à le faire arrêter. L'assassin est incarcéré, sans crainte, persuadé que la société va derechef le soigner, donc le laver de ses crimes. Il profère par intermittence des invectives anarcho-mystiques -selon le cliché de l'accusé devenu accusateur. Le juge, mu par un arrivisme des plus prosaïques, s'échine à démontrer par tous les moyens que Bouvier n'agit pas sous l'emprise de la démence, dans le but sordide d'obtenir d'un tribunal sa condamnation à mort par décapitation.
Le Juge et l'Assassin marque une des étapes du divorce d'une certaine presse (Libération et Les Cahiers du Cinéma) d'avec Bertrand Tavernier, le cinéaste. En janvier 1954, le jeune critique de cinéma à la plume acérée François Truffaut, polémiste impénitent, s'en prend férocement dans Les Cahiers à Une certaine tendance du cinéma français (la Tradition de la qualité française : Allegret, Delannoy, Autan-Lara, etc), et plus particulièrement à deux scénaristes progressistes en vogue : Pierre Bost et Jean Aurenche. La charge est rude, brillante, parfois outrée : il les juge coupables d'être incapables d'adapter sans trahir des œuvres littéraires au cinéma. Et de bien d'autres choses encore. Précisons notre propos.

Pour le Juge et l'Assassin, Jean Aurenche est aux manettes aux côtés de Bertrand Tavernier, en tant que co-scénariste et co-dialoguiste. Une remarque : le souci n'est pas que l'oeuvre soit fortement engagée (à gauche, contre la peine de mort en particulier). Non. L'artiste est libre de ses choix. L'ennui vient de l'acharnement dont fait montre Aurenche, afin de phagocyter le travail du cinéaste pour y loger sans vergogne ses obsessions de toujours, ce qui leste le film d'une absurde brutalité dénuée de nuances. Le Juge et l'Assassin devient un film figé de scénariste, un scénariste aux idées arrêtées, donc fixes, de surcroît. Au bout du compte, que reste-t-il ? Rien d'autre que le scénario, le fatalisme du scénario, lequel condamne le spectateur à l'observation d'un décor immuable. Et Jean Aurenche n'a pas su en outre écrire les scènes de crime que Bertrand Tavernier n'a donc pas pu filmer -séquences obscènes, au sens propre "hors de la scène".

Au milieu de personnages souvent vils, veules ou abjects, au pire, au mieux grotesques, voire ternes sans raison, défilent un anti-cléricalisme borné (dès l'entame du film : une affiche apposée sur le mur d'une église nous annonce que la hiérarchie catholique vomit les Juifs), un goût prononcé pour le blasphème et la profanation (les mains pleines de sang, Bouvier vient prier sur un calvaire), un catéchisme anti-bourgeois primaire (tous dépravés et étriqués, Rousseau vit chez sa mère et profite d'une jeune femme dans le besoin, le procureur vicieux de son jeune valet indochinois, avant de mettre fin à ses jours), un anti-militarisme de cours d'école (tous des imbéciles anti-dreyfusards), le tout saupoudré de dialogues aussi salaces que vulgaires, des éructations à caractères sexuels, lesquelles ambitionnent de faire frémir l'infâme épicier pudibond. Des ennemis secondaires et faciles au mitan des années 1970. La haine surjouée du bourgeois ne rend pas ipso facto généreux ou révolutionnaire, tout comme la détestation appuyée de la bêtise ne rend subtile. Jean Aurenche offre une vision plus noircie que noire de l'humaine condition où la mesquinerie et le fatum mènent le bal, le cynisme passe pour du désespoir (qui a son élégance), les personnages sont en effet d'un bloc, rien ne les fait jamais sortir de leur couloir (une même bassesse souvent les porte), privés qu'ils sont de tout libre-arbitre, dans la plus pure tradition de la qualité française. D'où une certaine gêne, doublée d'un ennui certain. En somme, la vie des gens de peu en province telle qu'on la voit d'un hôtel particulier du XVI° arrondissement parisien. La bonne conscience du scénariste Aurenche dans sa lutte contre l'injustice de la vie et la méchanceté du monde irrite (par exemple, l'incongruité de la séquence révolutionnaire qui clôt le film). Presque soixante-dix ans après, une certaine tendance du cinéma français n'en finit pas d'agacer. Bertrand Tavernier dans Que La Fête commence avait su pourtant brider la partisanerie intempestive du scénariste, avec une légèreté à la fois érotique et facétieuse bienvenue. Dans Le Juge et l'Assassin l'esprit de sérieux l'a emporté. D'autre part, si Michel Galabru a été récompensé en 1977 du César du meilleur acteur pour sa faconde théâtrale qui sont autant de morceaux de bravoure, le jeu plus souple de Philippe Noiret offre un peu de nuance à un ensemble qui en est souvent dépourvu -la QF a toujours fait une utilisation roublarde et paresseuse des acteurs. Enfin, la grande famille du cinéma français s'est reconnue dans ce miroir, puisque le film fut récompensé la même année du César du meilleur scénario originale. Il semble que les choses ne se soient pas arrangées depuis, pour d'autres raisons sans doute. Quant à François Truffaut, le cinéaste, il prendra sa revanche en 1980 avec Le Dernier Métro, tout sauf un film académique, mais ceci est une autre histoire. Amen.
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Rose, jouée par Isabelle Huppert la maîtresse du juge