Pour Guy Gilles, cinéaste.

S'il fallait écrire un dernier papier, il faudrait que le cinéaste Guy Gilles y soit le principal protagoniste. Cinéaste un temps oublié, secret de son vivant, apparenté à la Nouvelle Vague française, inclassable finalement comme tous les réalisateurs associés à ce mouvement : Jean-Luc Godard, François Truffaut, Eric Rohmer, Claude Chabrol, Jacques Rivette, Alain Resnais, Louis Malle, Agnès Varda, ou Jacques Demy. Puis vinrent Garrel et Eustache, où l'on croise les même personnages que chez Guy Gilles. Excusez du peu. Le cinéma français des années 1960-70 fut d'une extraordinaire richesse.
Guy Chiche, dit Guy Gilles, né à Alger le 25 août 1938 et mort du sida le 3 février 1996, est un cinéaste au travail resté trop longtemps confidentiel. Du 24 au septembre au 5 octobre 2014, la Cinémathèque de Paris lui a rendu hommage à la faveur d'une rétrospective. Depuis, la presse spécialisé revient sur ses films, les encense souvent, à juste titre, et les Studios Lobster Films les ont restaurés puis réédités, avec le concours du CNC. Sans épouser la radicalité d'un Jean-Luc Godard, Guy Gilles filme des invariants (l'amour déçu, la solitude, la mort, l'impossible deuil, la désillusion tenace, entre autres) en prenant ses distances avec la narration cinématographique traditionnelle, s'inventant ainsi un rythme qui n'appartient qu'à lui, d'où que son œuvre revienne de très loin : elle fut en effet peu vue et surtout mal comprise, avant de tomber dans l'oubli. Si ce parti pris de l'audace solitaire le rapproche de certains de ses contemporains, lesquels finirent pourtant par se faire un nom, ce petit frère de la Nouvelle Vague, lui, a disparu des radars durant de trop longues années. Chez Guy Gilles, un œil photographique vient toujours appréhender le réel, ici en noir en blanc, là en couleur, selon les temporalités, ce qui rend ses films et leur poésie reconnaissables au premier regard, à la première écoute, un réel que ses personnages ne parviennent jamais à habiter totalement. Malgré un accueil critique favorable, ses films furent boudés par le public, à l'exception notable du Clair de Terre.

En 1965, dans L'Amour à la mer, dans lequel Juliette Gréco, Jean-Claude Brialy, Alain Delon et Jean-Pierre Léaud font de brèves apparitions, Guy Gilles sonde l'abîme qui sépare deux jeunes amants, Daniel (Daniel Moosman) qui finit à Brest son service militaire dans la marine, et Geneviève (Geneviève Thénier), une secrétaire installée à Paris, deux jeunes gens troublés par leurs rêves de liberté et leurs hésitations. Deux odyssées intimes. Dans Au Pan coupé (qui recueille les éloges de Marguerite Duras), en 1968, Jeanne (Macha Méril) aime Jean (Patrick Jouané), lequel ne pense qu'à partir. Jean s'enfuit un jour sur les routes, puis meurt. Jeanne n'en saura jamais rien. Jeanne se souvient de lui et se confie à son ami Pierre. En 1970 sort Le Clair de Terre. Pierre (Patrick Jouané) vit avec son père (Roger Hanin) à Paris. Il part en Tunisie, sa terre natale, à la recherche de souvenirs lointains, dont celui de sa mère, morte depuis longtemps. Il y fait la connaissance d'une institutrice (Edwige Feuillère) qui a bien connu sa mère. Sur la route, il retrouve une femme, Maria (Annie Girardot), qui fut son amante.
Ces trois films sont parcourus d'une profonde mélancolie mêlée à une sensualité discrète, d'une nostalgie du souvenir, en somme une recherche du temps perdu, s'expriment également un sentimentalisme à nu, doublé d'une naïveté assumée, dans l'impermanence de toute chose, par dessus-tout. Toutefois, ce qui rend le cinéma de Guy Gilles si puissant, si attachant surtout, c'est l'habilité avec laquelle il filme les visages et les corps (Macha Méril, à tout jamais), les variations d'un regard, d'un sourire, d'une émotion, la prostration soudaine ou l'élan de la chair. Tout en travaillant sur des thèmes communs, il en montre avec tact, et avec élégance, osons le dire, quelque chose d'original, donc d'unique. Il filme les corps et les visages, les bruits et les sons de son époque, le présent est certainement la grande affaire de Guy Gilles : l'aspect documentaire de son travail n'est pas à cet égard le moins intéressant. Guy Gilles filme enfin la ville comme un personnage parmi d'autres, loin de l'envahissante esthétique touristique ou publicitaire, la ville (Brest) fait écho aux préoccupations des différents protagonistes, même si Paris est une ville à oublier, lourde, étouffante d'imposer autant de souvenirs et de fantômes, tout sauf une page blanche. Un cauchemar plutôt. D'où la tentation de la fuite (pour se constituer une mémoire dans les voyages), voire de l'errance (thème majeur du cinéma moderne), qui étreint certains personnages.
Les films de Guy Gilles rappellent que le cinéma démasque des choses différemment des autres arts. Ce qui le rend si précieux.
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