Petit théâtre hospitalier (Hippocrate de T.Lilti)p

Le lieu fait le lien. Incontestablement. On a beau dire, on a beau faire, on y revient régulièrement : ce n'est pas étonnant que l'addiction soit un des thèmes souvent évoqués par la fiction sérielle. Oui, le lieu fait le lien dans Hippocrate, l'excellente série diffusée récemment sur Canal+. La recette est éprouvée : plonger des personnages dans leur environnement professionnel, les y maintenir au forceps, et tout s'y passe (y trépasse) : l'amour, la mort, l'amitié, et autres vicissitudes de l'humaine condition.

Hippocrate est la petite sœur française de l'immense Urgences (1994-2009), une des matrices du genre et plus largement du phénomène sériel contemporain. A cet égard, l'épisode qui voir la mort du docteur Mark Green (Anthony Edwards) restera dans les mémoires. Élégance du style (comment accompagner vers la sortie un personnage sur le départ), direction d'acteurs impeccable, scénario minimaliste : faire mieux relève depuis de la gageure. Thomas Lilti prudemment ne relève pas le défi : bien lui en a pris. Les deux saisons sont d'une qualité rare pour une série française. Le soin porté à la réalisation saute aux yeux sans être envahissant. Disons que le fond et la forme sont en parfaite adéquation, dans une simple évidence.

Saison1. Novembre 2017. Par mesures sanitaires -un sale virus tropical-, les médecins titulaires du service de médecine interne d'un hôpital public situé en périphérie d'une métropole, l'Hôpital Raymond Poincaré, se retrouvent confinés chez eux pour 48h. Trois internes inexpérimentés et un médecin légiste qui se découvrent, deux retraités rappelés en urgence (Jackie Berroyer, une légende), les infirmières et les aide-soignant(e)s vont devoir serrer les rangs pour faire face à l'afflux de patients. D'autant que la quarantaine se prolonge quelque peu.
Saison2. Hiver 2019/2020. L'hôpital est submergé de malades. Une canalisation a sauté, inondant les urgences : métaphore subtile du naufrage du service public de soin ? Soignants et patients doivent en tout cas se replier en médecine interne. Les jeunes internes Alyson (Alice Belaïdi, solaire) et Hugo (Zacharie Chasseriaud, idoine) poursuivent leur stage dans le service. Chloé (Louise Bourgoin, que dire ? Ce ne sera de toute façon jamais assez), une autre médecin en devenir, se démène pour revenir pratiquer son art malgré une santé précaire. Aucun d'eux n'a de nouvelles d'Arben (Karim Leklou, parfait), le médecin légiste -parti sans rien dire- avec lequel il ont noué une forte amitié dans la première saison. Ils font bloc derechef dans un établissement en crise, sous l'autorité bienveillante du docteur Olivier Brun (Bouli Lanners, épatant), le nouveau chef du service des urgences. La bienveillance, oui, restera le maître mot de ces deux saisons. Un mot galvaudé malheureusement, en particulier dans l'Éducation nationale, entre autres. On ne compte pas chez ces gens-là, monsieur, non, on ne compte jamais : on soigne ; à y laisser sa santé. Il n'est jamais question d'argent dans Hippocrate. Ce serait une énorme faute de goût. On y déplore seulement le manque de moyens. Ils ont prêté serment. Impossible de les prendre en défaut. Ce n'est donc pas un hasard si une patiente écoute en boucle sur son portable "J'ai oublié de vivre" de Johnny Hallyday.

Lumières blafardes automnales et hivernales, semi-obscurité des salles de repos, du réfectoire, de l'internat, lumières froides enveloppantes : les temps sont durs. Lumières chaudes et caressantes au contraire sur le visages de Chloé et Alyson. Des moments de répit d'une beauté apaisante. Et si Hippocrate n'était pas une fiction, que serait-elle ? Une pulsion de vie : Héra versus Thanatos. D'où ces moments de bravoure qui voit l'équipe médicale s'évertuer à ramener à la vie des malades presque passés sur l'autre rive : Chloé (avec succès), Igor et la jeune Marion (en vain). Voyez la charge érotique qui voit Alyson et Hugo (ces regards amoureux qui ne trompent personne), se rapprocher lentement, se flairer, s'apprivoiser, puis rapidement ne faire plus qu'un, tendrement avec complicité. Alyson, prisonnière ailleurs, bout de ne pas savoir comment s'échapper. Le lien fait le lieu, non ? Ne pas oublier également ces fêtes nocturnes de carabins déchaînés, pour éloigner la camarde qui rôde alentour, des sexes tumescents partout dessinés sur les murs du réfectoire (Eros veille).

Hippocrate est une tragédie avec une unité d'action (fuite et confinement), une unité de lieu (un établissement de santé) et une unité de temps (quelques jours). La deuxième saison est toutefois plus clinique que le première : un huis-clos presque total. Quelques échappées dans l'appartement de Chloé, guère davantage. Belle idée en outre que de faire tourner en rond sur le parking de l'hôpital deux médecins qui rechargent la batterie d'une véhicule en souffrance -l'hiver est rude. Ils n'en sortent pas. Igor y laissera sa vie : une série parfois tragique. Dramatique également : Chloé s'en sort. Chloé et ses névroses, élancée comme une gazelle (beau plan récurrent lorsqu'elle traverse un couloir vitré d'un pas décidé), raide comme la justice, énigmatique, impénétrable, hautaine, cassante et attendrissante, tout à la fois. Chloé borderline, un baiser à un fumeur de crack , un sourire insondable à un transsexuel sous le charme : « Je l'aime beaucoup » lance-t-il. C'est une des réussites de la série : rendre les personnages irréductibles à tous les attendus psycho-sociologiques. Nous ne savons finalement pas grand-chose d'eux. Comme l'herbe, ils poussent par le milieu (Arben, tout particulièrement, un beau personnage de fiction). Un bémol : le prénom Alyson. Chloé se demande comment on peut donner un tel prénom. Un jugement de classe déplacé ?

Si avec Urgences, Michael Chrichton et John Wells avaient comme cahier des charges de mettre en lumière les difficultés du métier de soignant, comme Thomas Lilti avec son Hippocrate, ils ont évité un écueil rédhibitoire : le tract syndical indigeste.
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