Brand new Americans (The Americans, série, saison 1, 2013)


On a beau dire, on a beau faire, il est difficile de ne pas y revenir. Les séries sont partout, obsédantes et possessives. Elles colonisent les esprits, pervertissent le plus avertis des cinéphiles, s'invitent sans vergogne dans les conversations, troublent les intellectuels, divisent les couples, brisent des amitiés de trente ans, deviennent même un enjeu pédagogique. Les récents confinements et autres couvre-feux ne font que mettre en évidence un phénomène déjà bien ancré. En 2013, la première saison de The Americans, créée par Joe Weisberg (un ancien agent de CIA), n'a laissé personne indifférent. Et pour cause.
Nous sommes dans les années 1980. La guerre froide bat son plein. Ronald Reagan vient d'être élu président. L'Empire du mal va prendre cher (Reagan : le mâle absolu du moment). Philip (Matthew Rhys) et Elizabeth Jennings (Keri Russel), à la tête d'une modeste agence de voyages, leur fille Paige et leur fils Henry, forment une famille modèle de la classe moyenne américaine. Ils vivent à Washington dans une banlieue résidentielle. Leur entourage ignore qu'ils sont en réalité deux officiers du KGB infiltrés aux États-Unis pour accomplir des missions à hauts risques (des missions de renseignement, de soutien ou de déstabilisation), au service de l'URSS, la Mère Patrie. De nouveaux voisins s'installent à deux pas de leurs pénates. Monsieur travaille au FBI (Stan Beeman, l'excellent Noah Emmerich). Madame s'ennuie. La vie à Saint Louis lui semblait plus douce.

Le Coupe Jennings est formé afin de vivre aux EUA comme des citoyens américains nés au Canada. Leur couverture les amène à vivre comme des époux qui élèvent leurs enfants dans la plus pure tradition américaine. Paige et Henry, bien sûr, ne se doutent de rien. L'arrivée d'un agent du FBI dans les parages vient perturber leur quotidien : garder leur identité secrète devient de plus en plus une mission impossible, la paranoïa est générale. D'autant que le KGB parvient de moins en moins à pénétrer les services américains, à la fois parce qu'un nombre important d'agents passent à l'Ouest, mais aussi à cause du retard des services soviétiques dans la maîtrise des outils informatiques, ceci explique par exemple la crédulité du KGB face au projet IDS -ou "guerre des étoiles"- de Ronald Reagan, de l'esbroufe technologique : un bouclier spatial antiatomique révolutionnaire, que l'URSS s'épuisa à copier en vain.

The Americans remplit le cahier des charges d'une série d'espionnage US de qualité : de l'action, un récit et des dialogues bien écrits, une mise en scène soignée, un montage exigeant, une dramaturgie impeccable, un peu de sexe, de la sensualité : lors dune mission délicate, Elizabeth épouse lascivement les contours d'une voiture, un peu de mélo, un fond historique et politique apte à retenir un public exigeant, plusieurs niveaux de lecture, une direction d'acteur irréprochable, un suspens bien dosé, du vraisemblable et de la vraisemblance pour stabiliser l'ensemble, et le tour est joué.
Le cinéma fabriquait des mythes. L'Amérique est un mythe sur grand écran. Une projection. Elle est entrée dans l'Histoire dans le cinéma, avec le cinéma. En fabriquant la sienne. La série pour le moment n'a produit aucun mythe : ce n'est pas dans sa nature. En revanche, elle les démonte. Les séries sont devenues au fils des décennies la chronique cruelle d'une civilisation en crise en train de se défaire. Entre autres de ses propres mythes.
C'est ici que The Americans (saison 1) entre en scène. La série n'est pas uniquement une astucieuse réflexion métaphorique sur le couple -et la parentalité. Avec les secrets de chacun, les non-dits protecteurs, les frustrations plus ou moins bien contenues, les rancoeurs aussi (sévices secrets). Et ce sentiment tenace d'être des étrangers sous le même toit. The Americans est avant tout un jeu absurde avec le monde, d'où la perte progressive d'identité des personnages qui ne savent plus finalement ce qui les meut. Quelles causes les portent ? Quel sens ont ces vies qui fleurissent dans le mensonge, la trahison, les réalités déguisées, au propre comme au figuré ? Une époque de basses eaux idéologiques s'amorce, de brouillage des pistes en tout cas, un désenchantement commun : le montage l'illustre, avec le parallélisme et les symétries entre les deux camps, afin de brouiller davantage la binarité initiale. Qu'est-ce qui fait courir Elizabeth et Philip ? L'adrénaline, simplement, et rien d'autre (après une opération réussi, ils font rageusement l'amour dans leur automobile). Le plaisir du jeu : ils jouent « à la guerre ». Peu de justifications idéologiques charpentées. Un plaisir qui semble illimité, donc addictif, à l'instar de celui que procure les séries, dont l'illimitation est souvent le thème (la drogue également, pas de hasard), et le principe même en tant que forme.

Sans oublier l'amour, puisque ce mariage arrangé par le KGB accouche de vrais sentiments au sein d'un monceau de mensonges. Le binôme devient un couple dans la douleur. Faire naître de vrais sentiments n'est pas chose aisée quand l'infidélité fait partie du contrat : les corps exultent de part et d'autre. La jalousie ravage alors tout sur son passage. Le libertinage, certes contraint ici, pollue cet amour naissant : un clin d'oeil au conservatisme reaganien alors en vogue, en forme de coups de griffes à la libération sexuelle des deux décennies précédentes ? Allez savoir. En tout cas, ils en souffrent. Un mot encore sur l'illimité : les deux acteurs ont imité leurs doubles fictionnels en s'aimant à la ville comme à l'écran. La loi des séries.
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