La grande débrouille : panser l'événement.

"Aujourd'hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n'avaient pas parlé ; ce jour-là elle était le visage de la France..."
Discours d'André Malraux en hommage à Jean Moulin, le 19 décembre 1964.
L'écho exceptionnel du Chagrin et la Pitié, un film de Marcel Ophuls, tourné en 1969, sorti en 1971, a provoqué une rupture décisive dans l'adhésion tacite aux embellissements du roman national gaullo-communiste, mis en musique après 1944 (La Traversée de Paris de Claude Autan-Lara en 1956 avait suscité moins de remue-méninges). Il marque une rupture fondamentale dans l'historiographie de la période. Le mythe-écran résistancialiste -Tous résistants!- est ébranlé. Or force est de noter que ce n'est pas si simple. Ce mythe n'a pas jamais véritablement existé, le discours porté sur la résistance ne fut pas univoque. Le regard porté sur la France combattante protéiforme.

La nouvelle vulgate, qui s'impose petit à petit à partir des années 1970, fait des Français des années noires (1940-1944) un peuple vil et veule, autant de vrais résistants (très peu) que de réels collabos (trop), composé majoritairement d'un marais fangeux de ni-ni, toujours du côté du vainqueur, navigant au gré des circonstances, toujours du bon côté du manche, prêt à tous les accommodements, même les plus condamnables (Jean Yanne ne dit pas autre chose dans Les Chinois à Paris en 1974, un film qui s'attaque moins à la France giscardienne qu'aux Français de l'Occupation). Au pire : le Tous collabos ! n'est pas très loin, au mieux le portrait du Français moyen est sans pitié : un lâche opportuniste. Un constat qui ne résiste pas à une étude rigoureuse des années d'occupation. Tout ce qui excessif devient insignifiant. La Résistance mérite mieux qu'un dénigrement sournois, lequel viendrait fournir quelques excuses à la collaboration, et l'attentisme supposé de la majorité de nos concitoyens exige un examen méthodique d'une grande rigueur, comme l'a fait des décennies durant l'historien Pierre Laborie (L’Opinion française sous Vichy en 1990, Le Chagrin et le Venin en 2011 et Penser l’événement 1940/1945, 2019). Un examen minutieux qui peut aider à expliquer avec sérieux la complexité du social en évitant de juger d'une position en surplomb déformante.

Mais où est donc passée la Septième compagnie ? en 1973
Cette doxa, qui s'impose à la suite des événement de Mai 68, de la sortie du film d'Ophuls et de la parution du livre de l'historien américain Robert Paxton La France de Vichy, est au centre d'oeuvres cinématographiques de qualité diverse. Déjà en 1966, Gérard Oury avec La Grande Vadrouille dresse le portrait de quelques Français, des héros du quotidien, emportés malgré eux par le vent de l'Histoire. Au cours de la décennie suivante, une trilogie de films réalisés par Robert Lamoureux, La Septième Compagnie, sortis en 1973, 1975 et 1977, campe une France pathétique, ridicule, parfois rance, et moque sans nuance l'armée française de juin 1940. Le Jour de Gloire de Jacques Besnard, sorti en 1976, vient compléter la collection. Son propos entre en résonance avec les films susmentionnés. En 1983 Jean-Marie Poiré remettra le couvert avec Papy fait de la Résistance. Par la suite le genre va tirer sa révérence.

Qu'est-ce à dire ? Pour échapper à toute sorte de catégorisation (collaborateurs versus Résistants par exemple), un certain cinéma national offre généreusement une porte de sortie aux Français des années 1960 et 1970, lesquels vont se reconnaître dans la caricature qu'on fait d'eux, le box-office en témoigne.
Une question à cet égard. A travers ces quelques films, ici des comédies, de quelles façons le Français des « années sombres » -Pierre Tornade, Jean Lefebvre, Darry Cowl, Pierre Mondy, entre autres-, est-il croqué ?

Résistant par rencontre (dans la La Septième Compagnie au Clair de Lune, La Grande Vadrouille et Le Jour de Gloire), prudent par faiblesse, couard de nature, sans opinion tranchée, bon copain (une camarilla primesautière), c'est également un combinard impénitent doublé d'un débrouillard roublard, un farceur et un railleur professionnel, plus qu'à son tour bonimenteur (Pierre Mondy, Jean Lefebvre et Aldo Maccione devant une tablée interdite affirment sans fard vouloir en juin 1940 prendre l'armée du Reich en tenaille), bien sûr râleur, un brin nigaud, au regard d'ahuri hébété (Jean Lefebvre, parfait), le plus souvent un estomac à la place du cerveau (Mais où est donc passée la Septième compagnie ? en 1973), un bon vivant en somme, lâche toutefois à l'occasion : dans Le Jour de Gloire, la petit communauté des villageois de Saint-Laurent dans le Gard, au mois de juin 1944, pousse un des leurs (le facteur Grégoire, joué par Jean Lefebvre, originaire de Paris) à se dénoncer pour calmer l'ire de l'occupant après la mort d'un soldat de la wehrmacht. Précisons que le portrait du soldat allemand ne brille pas par sa diversité : un autoritaire psychorigide ou un abruti fini, parfois les deux à la fois. Ces fictions laissent en outre entendre que l'Occupation fut une bouffonnerie sans enjeu.

La Grande Vadrouille en 1966
Pourquoi tant de nos compatriotes se sont-ils reconnus dans dans ce miroir cruel qui leur était tendu ? Vaste problème. Disons qu'il ne devait pas être enviable de se reconnaître, à la télévision comme dans les ouvrages d'historiens reconnus, dans la vision d'une France occupée, uniquement préoccupée à durer, repliée dans un attentisme marqué du sceau de l'opportunisme, des arrangements consentants, indifférente aux minorités persécutées. On le serait à moins. En revanche, se voir caricaturé en idiot sympa déculpabilise. Une fois encore Serge Daney (1944-1991) parle d'or : « Esthétiquement, le deuil est un travail ambigu qui commence par rendre au passé sa fraîche frivolité d'ex-présent et aux personnages cette « liberté » de choix dont le plus souvent, trop jeunes ou trop ignorants, ils ne firent rien. Quand il n'est qu'idéologique, le deuil se fait mal et se perd dans l'aigreur d'une délation infinie : « Tous pourris ! » ».
D’autre part, le règlement de comptes cinématographique n’est jamais un bon vecteur de fiction.
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Le Jour de Gloire en 1976