A l'Ouest du nouveau ! Soldat bleu de Ralph Nelson (1970)

Publié le par O.facquet

 

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à ma fille Lucie

En cette fin d'année 2020 (l'an foiré), un seul mot d'ordre : abandonnez vos séries, revenez au cinéma avant qu'il ne meurt ! Il y a urgence. Ces douze derniers mois des films de grande valeur ont circulé vaille que vaille : Un Séjour dans les monts Funchun de Gu Xiaogang ou Hotel by the River de Hong Sang-soo, sans oublier Le sel des larmes de Philippe Garrel. Entre autres. La qualité de la fiction sérielle n'est nullement en cause, quoique qu'il paraîtrait surprenant que l'ensemble des séries qui monopolise les conversations ces temps-ci soit d'égale valeur. Pas un jour où vous ne croisez une connaissance qui ne vous lance, pleine d'enthousiasme : « Il faut absolument voir celle-ci, là c'est du lourd ! », ou une variante : « mon vieux, tu ne pas passer à côté de celle-là, crois-moi ». Des conseils qui donnent le tournis, on frôle même parfois l'agacement. D'autant que votre serviteur n'a pas été jadis le dernier à encenser le genre (sans regret : Les Soprano, voire The Wire ou Breaking Bad, comment faire mieux). De l'art de scier la branche sur laquelle on est assis ?

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Or, il suffit de tomber en cette période de trêve des confiseurs sur un western exceptionnel du début des seventies, pour que la nécessité de reprendre son bâton de pèlerin vous saisisse : une pulsion évangélique cinématographique. Remisez au placard quelque temps vos séries et tapez-vous un bon vieux classique -vous verrez la différence. D'autant que le cinéma, privé de ses salles, broie du noir, en somme fait grise mine. Écran total.

Soldat bleu : séances à Paris et en Île-de-France • L'Officiel des  spectacles

Prenez Soldat Bleu, un western de Ralph Nelson sorti en 1970. Sans doute l'un des films les plus érotiques et violents, tout à la fois, projetés cette année-là. Nous sommes en 1864 aux États-Unis d'Amérique. Une colonne de l'armée américaine escorte un convoi de fonds et une jeune femme -Cresta Lee-, enlevée jadis par les Cheyennes, relâchée ensuite par le chef de la tribu qui l'avait pourtant prise pour femme. Elle part rejoindre son fiancé à Fort Reunion, un officier d'état-major. Les Cheyennes attaquent le convoi. Les soldats sont exterminés. Seuls une jeune recrue, Honus Gent, et Cresta Maribel Lee, s'en sortent. Ils décident de rejoindre ensemble le Fort. Il va leur falloir traverser des contrées sauvages et hostiles, un road-movie semé d'embûches, à pinces et à cheval. Eros va dominer la première partie du film, d'un érotisme torride. Cresta est une jeune femme blonde accorte, à la plastique accueillante, à la silhouette gracile, au visage d'ange -le sourire à l’avenant-, libérée, intrépide, indomptable, d'une intelligence vive, elle jure à qui mieux mieux, crache à l'occasion, ne cache pas grand-chose des formes harmonieuses qui rythment sa démarche frondeuse, le tout doublé d’une innocence (feinte?) désarmante, en un mot : une femme moderne irrésistible à la répartie imparable, laquelle ne cache pas non plus son soutien aux peuples amérindiens, tout comme son dégoût de la politique génocidaire de son pays à leur endroit. Les voilà soudain prisonniers d'un vendeur d'armes interlopes. Attachés dans un chariot, les poignées liés, Honus cherche à délier la belle à l'aide de sa bouche, pour cela il lui faut approcher les fesses irréprochables soudain dénudées de la mademoiselle (troublée), lesquelles sont offertes à la vue du spectateur qui n'en demandait pas tant (encore que). Les nuits sont fraîches dans l'Ouest : il faut les voir se rapprocher petit à petit pour affronter le froid. Honus voient ses hormones s'emballer. C'est chaud bouillant -il faut voir Cresta se délester au fil des minutes de ses frusques -trois quarts d'heure au moins. Elle s'en amuse. Monsieur a des manières, est un brin prude, un tantinet misogyne, parfois primesautier. Il n'est pas fini. Pour tout dire : l'eau et le feu. Ils finissent par conclure par un langoureux baiser, et tomber raide amoureux. On voyait le coup venir, convenons-en.

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Survient Thanatos dans la deuxième partie du film. Honus Gent et Cresta Lee assistent impuissants au massacre d'une violence indicible par l'armée américaine du village indien où la jeune femme blanche avait vécu, dans une presque bacchanale mortifère quasi insupportable (la soldatesque élimine femmes, vieillards et enfants, les viols sont fréquents).

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Il s'agit factuellement du massacre concerté et assumé des Indiens à Sand Creek en 1864 par les tuniques bleues décomplexées -une petite précision toutefois d'ordre chronologique : Honus confie à Cresta que son père a participé à la bataille de Little Big Horn où le général Curtis s'est pris une déculottée mémorable et méritée. Ce qui est impossible : la bataille a eu lieu en 1876, et notre film se déroule dans les années 1860 du XIXe siècle. Rien de grave. Passons.

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La question du destin national est l'objet aux États-Unis de plusieurs traditions cinématographiques. La première est le western. Ce récit des origines fait du cinéma un médium cardinal de la construction de l'identité nationale américaine. S'y forge le socle de la légitimation du pouvoir d'État et de son monopole de la légitime violence. Longtemps les Indiens ont été cantonnés dans le mauvais rôle du sauvage sanguinaire incontrôlable. Puis il y a eu Les Cheyennes de John Ford en 1964, et dans la foulée Little Big Man d'Arthur Penn et Soldat bleu de Ralph Nelson en 1970. Notons que Le Massacre de Fort Apache du même John Ford en 1947 peut être considéré comme le premier western pro-indien.

Photo du film Le Soldat bleu - Photo 4 sur 13 - AlloCiné

Little Big Man et Soldat Bleu, deux westerns qui, derrière les atrocités commises dans l'Ouest, dénoncent en réalité, pour certains, la guerre du Vietnam et ses horreurs (pourquoi pas). Deux films qui fissurent quoi qu'il en soit le consensus qui voulait que le cinéma US après 1945 accompagne la géostratégie américaine par des œuvres cinématographiques qui présentent l'Histoire et la politique des États-Unis sous un jour favorable. Une période charnière, donc. Une marque d'indépendance artistique à l'égard du Pentagone.

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Cresta Lee (solaire Candice Bergen) fuit flanquée de quelques rares jeunes survivants sous le regard torve de la troupe. Honus Gent (Peter Strauss, plutôt bon, quoique un peu fade), quant à lui, est fait prisonnier, il devra répondre de son refus d'obtempérer devant la justice militaire de son pays. Les regards qu'ils s'échangent avant de se quitter laissent augurer des retrouvailles prochaines agitées. Le film est également une belle et sensuelle histoire d'amour.

Du grand cinéma américain devant lequel la fiction sérielle n'a qu'à bien se tenir.

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Publié dans pickachu

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