Où en étions-nous ? Tenet de C.Nolan. A Vincent Desombre (cinéaste et poète), avec qui nous n'en parlerons pas. RIP.

Tenet est un film américano-britannique écrit et réalisé par Christopher Nolan, sorti en 2020.
Nous suivons un agent secret contraint de manipuler le temps afin d'éviter le déclenchement d'un catastrophe planétaire censée mettre fin à toute forme de vie sur Terre.
Raconté comme cela, et au regard de la filmographie du cinéaste (Memento en 2000, Insomnia en 2002, The Dark Night Rises en 2012, Interstellar en 2014, Dunkerque en 2017), il n'est pas interdit de penser qu'un bon film est à notre portée, qu'un très bon moment de cinéma semble se profiler ; finalement Inception (2010) ne resterait qu'un mauvais souvenir parmi d'autres : il n'est pas déshonorant d'appartenir au club de ceux qui se sont perdus en chemin au fil de cette œuvre labyrinthique.

C'était sans compter sur la perversité naïve et protéiforme de Nolan. Se faire expliquer Tenet relève de la gageure, l'explication se révélant souvent plus absconse que la vision du film. Là se situe le piège tendu par le réalisateur : soit s'échiner à comprendre le film durant sa diffusion au risque de passer à côté de la mise en scène (somptueuse), soit s'efforcer d'épuiser toutes les explications envisageables après la projection, rien d'autre peut-être que le symptôme d'une forme bénigne, mais réelle, d'un masochisme passager : se faire des nœuds dans la tête et en jouir à foison -le syndrome 2001 L'Odyssée de l'Espace de Stanley Kubrick, sorti en 2008, lequel continue de susciter les théories les plus surprenantes. Stanley Kubrick : un autre pervers magnifique et génial, tout à la fois. N'importe !

N'était en effet la mise en scène d'une redoutable habilité (à l'image du montage, à couper le souffle), et sauf à être doté d'un QI exceptionnel, Tenet serait un pensum redoutable : l'entropie inversée de certains objets, une menace venue du futur planant sur l'humanité, un tourniquet inversé : une technologie permettant d'inverser l'entropie d'un objet ou d'une personne, il est question également d'un algorithme menaçant, d'un homme inversé venu du futur qui sauve le principal protagoniste du film, tout est inversé dans Tenet, ce qui finit par rapidement le rendre entièrement renversant, tel un cauchemar récurrent duquel il serait impossible de sortir.

Là où jadis Antonioni (L'Eclipse, 1962) décontenançait le spectateur avec des personnages et une narration qui avançaient vers l'absence, l'abandon et la désaffection, là où plus récemment John Woo (The Killer, 1989) désarçonnait le cinéphile le plus aguerri par une saturation jusque-là inconnue de l'image, au point d'y perdre tout point de repère (une façon unique de défaire la lisibilité du plan, d'où une sorte de folie chorégraphique dans l'éclatement et la fragmentation, particulièrement lors des scènes de combat), Christopher Nolan, quant à lui, via un montage erratique turbulent, nous égare dans Tenet par le truchement de dialogues hermétiques débités à tombeau ouvert, lesquels laissent tout un chacun cul-par-dessus-tête. Le plus sage reste de rapidement abandonner l'espoir de comprendre le comment du pourquoi d'une telle agitation verbale, pour se laisser happer par la dextérité de la mise en scène et de la direction d'acteurs : Kat (Elizabeth Debicki), John David Washington (The Protagonist), Robert Pattinson (Neil), Kenneth Branagh (Andrei Sator), Michael Caine (Michael Crosby) ou Clémence Poésy (Laura), sont tous remarquables, à telle enseigne qu'on leur pardonne une logorrhée envahissante, presque traumatisante. Somme toute, le spectateur de notre temps est pris depuis quelques décennies au piège de sa propre addiction aux images et de leur prolifération : elles sont devenues des produits de substitution, et le spectateur s'est transformé en un consommateur à la recherche de de sensations de plus en plus fortes, en quête d'une altération puissante de la perception, un spectateur en voie d'absorption par les images. Les Studios américains ne s'y sont pas trompés, lesquels travaillent ces dernières années à une captation hypnotique des spectateurs, d'autant qu'il leur faut désormais lutter contre l'impérialisme des fictions sérielles télévisées, ce qui fait dire à Thierry Jousse que nous sommes face à « un espace où tout est à la surface, comme dans une sphère baroque où les images ne cessent d'arriver dans l'oeil en accéléré et de glisser les unes sur les autres, au lieu que ce soit l'oeil qui fasse le chemin, comme dans le cinéma classique, pour scruter le plan » (Le Retour du Cinéma, 1996). Peut-on parler d'une forme de manipulation des masses ? A chacun d'aller y voir.

Le travail de Christopher Nolan s'inscrit ainsi dans une forme de modernité cinématographique. Il reprend à son compte, à sa manière, le vacillement généralisé des repères spatio-temporels, doublé d'une inflation oratoire inédite, comme dans un pur mouvement hallucinatoire, Le cinéaste raffine en définitive sur des innovations déjà anciennes. Il serait toutefois trop facile de se quitter ainsi. Quelques questions se posent en effet : est-on devant Tenet face une énième résurgence de l'art pour l'art, où le cinéma se résumerait ici à une indéniable virtuosité langagière ? La forme est-elle dans le film en cohérence avec le fond ? Et si c'est le cas : quelle est la conception du monde du réalisateur ? Un truc punk, du genre No future ? Il faudra bien un jour y répondre.

Un mot encore pour préciser que Christopher Nolan sacrifie à la doxa du moment : la collapsologie écologique malheureuse. Au détour d'une conversation, nous apprenons que si des d'individus à la fois déterminés et survitaminés arrivent du futur, c'est pour nous empêcher de poursuivre la dévastation des écosystèmes qui va rendre la vie sublunaire impossible dans un avenir proche. Pour le coup, le propos est clair et net. Une fois rentré dans ses pénates, on se promet de ne jamais négliger le tri sélectif.
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