Intervention aux RDV de l'Histoire de Blois 2020 (séries et politique : le peuple se délite)

Publié le par O.facquet

Les rendez-vous de l'histoire

 

à mes amis de route blésois : Christhine Lécureux (IPR Académie Orélans-Tours),

Emmanuel Gagnepain et Philippe Couannault, professeurs d'Histoire-géopgraphie.

à ma fille Lucie,

 

Après un pays, et quel pays : l'Italie, c'est un verbe que le conseil scientifique des Rendez-vous de Blois a retenu en octobre 2019, pour présider à l'édition 2020.

Gouverner est en effet cette année le thème des Rendez-vous. Dans Le Politique de Platon, Socrate soutient que la politique est un art qui, depuis la retraite des Dieux, a affaire à un monde en changement, confus, agité par des tempêtes et privé de gouvernail. Justement.

Gouverner vient du latin gubernare, l'infinitif de guberno, « tenir le gouvernail », et force est de constater que nos politiques usent et abusent souvent des métaphores marines. Ils les filent même ad nauseam.

En somme, il s'agit soit de diriger une embarcation à l'aide d'un gouvernail, soit de conduire un moyen de transport, voire de diriger la conduite de choses ou de personnes. C'est cette dernière acception qui nous occupera aujourd'hui.

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House of Cards

Gouverner, régner, surveiller : le pouvoir et son fonctionnement, de l'Antiquité à nos jours, sont au cœur de l'intrigue de nombreuses fictions sérielles à succès (au cinéma également, mes collègues y reviendront). En dresser la liste de façon exhaustive serait fastidieux, donc rébarbatif, osons toutefois en citer quelques-unes, parmi les plus récentes, peut-être les plus connues, ou reconnues, et dans le désordre :

 

-Marie-Thérèse d'Autriche, diffusée de 2017 à 2019 en Autriche, où la mère de Marie-Antoinette est à l'honneur.

-The White Queen, diffusée en Angleterre sur BBC One de 2018 à 2020, met en images la guerre des Deux-Roses outre-Manche de 1455 à 1485.

-Les Tudor, diffusée sur Canal+ de 2007 à 2013, évoque le règne du rutilant roi Henry VIII de 1509 à 1547.

-The Crown, diffusée sur Netflix depuis 2016, suit les différentes étapes du long règne d'Elisabeth II.

-Catherine la Grande, diffusée sur Canal + depuis 2019, aborde les années du règne de Catherine II de Russie de 1764, soit deux ans après sa prise de pouvoir, à sa mort en 1796.

-Borgia, diffusée de 2011 à 2014 sur Canal+, romance les destins de quatre membres d'une grande famille espagnole de la fin du XV° siècle, dont le père, le cardinal Rodrigo, veut devenir pape.

-Les Médicis : Maîtres de Florence, diffusée sur SFR Play de 2016 à 2019, retrace l'ascension de la famille Médicis dans la Florence de la Renaissance des XIV et XV° siècles. Versailles, diffusée de 2015 à 2018 sur Canal+, nous instruit sur la façon dont le jeune Louis XIV, alors âgé de 28 ans, invente Versailles en même temps qu'il refonde la monarchie française.

-Victoria, diffusée de 2016 à 2017, vise les jeunes années de la reine britannique du même nom, qui régna de 1837 à 1901.

-Downton Abbey, diffusée au Royaume Uni de 2010 à 2015, cette série dramatique accompagne la vie de la famille Crawley et de leurs domestiques à Downton Abbey, une demeure anglaise dans les années 1910 du siècle passé ; elle exprime une forme de nostalgie nobiliaire, une nostalgie de l'ordre, peut-être.

-Rome, diffusée en France de 2005 à 2007 sur OCS Max, la série relate les derniers temps de la République romaine.

-Game of Thrones, diffusée sur HBO de 2011 à 2019, dans un monde imaginaire, neuf familles rivalisent pour le contrôle du Trône de fer.

-House of cards, diffusée sur Netflix de 2013 à 2018, dans laquelle nous suivons un élu démocrate et son épouse en route vers le pouvoir suprême aux États-Unis, la série traduit peut-être une perte généralisée de confiance à l'égard des élites, avec un personnage central qui est l'incarnation même du mal.

-The West Wing, l'opposée absolue de la précédente sur le plan moral, diffusée de 1999 à 2006, la série met en scène la vie quotidienne d'un Président démocrate humaniste des États-Unis et de son équipe de collaborateurs.

-Deadwood, diffusée sur HBO de 2004 à 2006, la série se veut une description métaphorique du processus de civilisation dans l'Ouest américain au XIX° siècle, ou comment imposer une loi commune.

-Boss, diffusée aux États-Unis de 2011 à 2012, accompagne les manoeuvres d'un maire de Chicago, omnipotent et autoritaire, victime en outre de troubles neurologiques.

-The Newsroom, diffusée de 2012 à 2014 sur HBO, nous plonge en Amérique dans la vie d'un présentateur des informations télévisées et du personnel de la rédaction.

-The Goodwife, diffusée sur CBS de 2009 à 2016, met au jour les relations incestueuses entre la justice et le monde politique aux États-Unis.

-Borgen, diffusée au Danemark de 2010 à 2013, décrit les rouages de la démocratie danoise en mettant en scène l'exercice du pouvoir par une centriste intègre sur fond d'intrigues politiciennes et domestiques, la série nous suggère que « s'il  faut jouer le jeu » pour vaincre en politique, cela n'implique pas pour autant de se comporter comme une brute.

-Les Hommes de l'ombre, une série créée par Dan Frank et diffusée sur France2 de 2012 à 2016 : la vie politique française au sommet de l'État et le rôle des conseillers en communication

-Le Baron noir, diffusée par Canal+ depuis 2016, ausculte la vie politique française, vue de gauche, entre autres.

-Le Bureau des légendes, créée par Éric Rochant, diffusée sur Canal+ depuis 2015, c'est une plongée saisissante au cœur de la Direction générale de la sécurité extérieure française, sans doute la meilleure série française jamais filmée.

-Sauvages, diffusée sur Canal+ depuis septembre 2019, cette série française imagine un fils de Kabyles à l'Élysée.

-Tchernobyl, diffusée sur HBO en 2019, revient sur la catastrophe nucléaire survenue en URSS en 1986 et sa gestion par le gouvernement de M. Gorbatchev.

-Occupied, diffusée en 2015 en Norvège où elle est née, dans un avenir proche les États-Unis quittent l'OTAN, la Norvège élit un gouvernement écologiste qui cesse l'ensemble de sa production d'hydrocarbures, ce qui fâche la Russie et l'UE. Les armes vont parler.

 

Comment "The West Wing" est devenue une série culte

The West Wing

Outre que ces séries nous encouragent à scruter avec acuité les réseaux de pouvoir qui fonctionnent dans une société et la font fonctionner, ce catalogue lacunaire permet au moins deux constats qui offrent entre eux des liens de parenté certains.

En premier lieu, si les gouvernants sont à l'honneur dans les fictions susmentionnées, les gouvernés, eux, en sont très souvent absents, et quand ils apparaissent au détour d'un épisode, voire d'une scène, c'est de façon souvent périphérique et anecdotique. En somme : le commun est réduit à la portion congrue ; il fait de la figuration. Rappelons à cet égard avec Rousseau que l'État, dans une démocratie, n'est pourtant pas censé incarner une réalité étrangère au peuple, lequel a contribué à son institution par le vote.

 

Quatre raisons de regarder "Baron Noir", la nouvelle série de Canal+ -  L'Express

Le Baron noir

Ce constat entre également en résonance avec d'anciens débats historiographiques. Voici un siècle et demi, l'histoire académique, celle qui faisait la part belle à la diplomatie (Game of Thrones est un condensé d'histoire diplomatique), la part belle également aux grandes batailles, à la politique, à la chronologie, cette histoire négligeait souvent les faits sociaux, à l'images des nombreuses séries télévisées où le pouvoir et son fonctionnement masquent ou ignorent le quotidien parfois rude des administrés. Contrairement aux Annales, par exemple, qui vont privilégier à partir de 1929 une histoire économique et sociale, c'est-à-dire d'autres réalités que celle des gouvernants. Le philosophe musulman Ibn Khaldun, au XIV°siècle, indiquait déjà que l'histoire ne doit pas se limiter au récit des événements princiers et politiques : « Vue de l'intérieur, l'histoire a un autre sens. Elle consiste à méditer, à s'efforcer d'accéder à la vérité, à expliquer avec finesse les causes et les origines des faits. L'histoire prend donc sa racine dans la philosophie ». Le philosophe tunisois cherche le « comment et le pourquoi des événements » et fait intervenir l'économie, le processus de production de la richesse, le rapport au travail et les faits sociaux. Précurseur de la conception moderne de l'histoire, il la lit comme un ensemble d'éléments divers formant une culture.

Borgen”, une femme “normale” au pouvoir

Borgen

Inversement, quand le social s'impose, le politique est aux abonnés absents, voir à ce sujet : Les Vivants et les morts, la série de Gérard Mordillat (2010), Engrenages diffusées sur Canal+ depuis 2005, ou Aux Animaux la guerre, diffusée en 2018 sur France 3. Une impossible cohabitation fictionnelle qui fait écho au mot de Lénine : « Quand le haut ne peut plus et que le bas ne veut plus : arrivent les révolutions ».

 

Les créateurs de "The Wire" reviennent avec une nouvelle série | Le HuffPost

The Wire

 

Jusqu'à preuve du contraire, deux séries font toutefois exception à la règle : The Wire et Show me a Hero, toutes deux créées par David Simon. The Wire (Sur écoute en français), diffusée sur HBO de 2002 à 2008, a pour sujet la criminalité dans la ville de Baltimore (aux États-Unis) dans les années 2000, à travers ceux qui la vivent au quotidien : policiers, trafiquants en tous genres, politiciens, prostituées, journalistes ou enseignants. La série établit qu'une société se caractérise plus par ceux qu'elle exclut ou enferme que par ce qu'elle proclame.

Show me a Hero, diffusée à son tour sur HBO en 2015, se déroule dans la ville de Yonkers, dans la banlieue de New York, et décrit la forte résistance de la classe moyenne blanche face à l'installation d'habitations à loyer modéré dans leur voisinage direct, une installation pourtant ordonnée par la justice. La série, au déroulement chronologique, se passe entre 1987 et 1994.

Les deux séries mêlent dans une dialectique imparable : d'une part les décisionnaires et l'analyse des mécanismes du pouvoir, d'autre part ceux qui vivent concrètement les conséquences de choix faits par d'autres. En découle une étude acérée des relations de pouvoir et des liens entre les individus, lesquels ne se contentent pas de faire de la figuration.

Aux Animaux la guerre - Série TV 2018 - AlloCiné

 

Un mot encore. Le géopolitologue Dominique Moïsi, dans un ouvrage paru en 2016, La Géopolitique des séries ou le triomphe de la peur, voit plutôt ces séries contemporaines s'inscrire « dans un exercice grandissant et délibéré de désacralisation du pouvoir », et d'ajouter : « Peut-on aller jusqu'à parler, au delà d'une crise de l'Amérique, d'une crise du modèle démocratique, ou pour élargir encore, d'une crise du monde occidental ? ». Vaste question à laquelle nous ne répondrons pas ici au regard du temps qui nous est imparti. Il laisse entendre en tout cas que les scénaristes des fictions sérielles sont sans doute actuellement les meilleur(e)s analystes du monde contemporain, les mieux à même de penser l'ordre du monde.

Un dernier mot, puisque nous intervenons dans le cadre d'un atelier pédagogique, pour rappeler que le plaisir esthétique n'a jamais nui au mouvement de la pensée.

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Show Me A Hero - Série TV 2015 - AlloCiné

 

Bibliographie :

 

Axel Cadieu, Jean-Vic Chapuis, Matthieu Rostac, La Saga HBO, Éditions Capricci, 2017.

Alain Carrazé, Serie's anatomy, le 8e Art décrypté, Fantask Éditions, 2017.

Antoine de Baecque, Philippe Chevalier, (sous la direction de), Dictionnaire de la pensée du cinéma, Paris, Quadrige, 2012.

Carole Desbarats, The West Wing : au cœur du pouvoir, Paris, PUF, 2016.

Charlotte Blum, Séries, une addiction planétaire, La Martinière, 2011.

Claude Vaillancourt, Hollywood et la Politique, Collection Régulière, 2020.

Dominique Moïsi, La géopolitique des séries ou le triomphe de la peur, Paris, Stock, 2016.

Emmanuel Burdeau et Nicolas Vieillecazes (sous la direction de), The Wire : reconstitution collective, Éditions Capricci, 2017.

Emmanuel Taïeb, House of Cards : le crime en politique, Paris, PUF, 2018.

Gérard Wajcman, Les Séries, le monde, la crise, les femmes, Éditions Verdier, 2018.

Ionis Deroide, Les Séries TV, Mondes d'hier et d'aujourd'hui, Paris, Éditions Ellipses, 2011.

Isabelle Veyrat-Masson, Sous les images, la politique... Presse, cinéma, télévision, CNRS, 2014.

Jean-Pierre Esquenazi, Les séries télévisées, l'avenir du cinéma ?, Paris Armand Colin, 2014.

Laurent Godmer, Sciences politiques et cinéma : penser le politique et le local avec Éric Rohmer, Raisons politiques, n°38, février 2010, pages 17 à 30.

Marjolaine Boutet, Un Village français : une histoire de l'Occupation, Éditions de la Martinière, 2017.

Marjolaine Boutet, Les Séries pour les Nuls, Éditions First, Paris, 2009.

Pablo Iglesias Turron, Machiavel face au grand écran : cinéma et politique, Éditions La Cour Allée, 2016.

Régis Dubois, Histoire politique du cinéma, Arles, Éditions Sulliver, 2017.

Vincent Colonna, L'Art des séries télé 1 et 2, Éditions Payot, 2010 et 2015.

Yves Trotignon, Politique du secret : regards sur Le Bureau des Légendes, Paris, PUF, 2017.

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Publié dans pickachu

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