Dépeuplé (sur les séries politiques et leurs limites)

Publié le par O.facquet

 

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Quoi qu'on pense du mouvement des gilets jaunes, cette révolte sociale a remis sur le devant de la scène ce que les plus anciens d'entre nous appelaient jadis le peuple, en replaçant également au passage la question sociale au cœur du débat politique, en particulier l'injuste répartition des richesses et ses conséquences, voire les inégalités spatiales. Entre autres.

Force est à cet égard de constater que le peuple, ici et ailleurs, est le grand absent du divertissement roi du moment : la fiction sérielle. Il se contente le plus souvent d'y faire de la figuration -au mieux. Les séries dont l'art de gouverner est le sujet principal s'en protègent comme de la peste : cachez moi ces rustres que je ne saurais voir ! Les masses laborieuses restent dangereuses pour la majorité des showrunners (le directeur de série ou l'auteur-producteur). Un point aveugle. Un hors champ inquiétant. Un déni bavard. N'importe ! Le peuple en tout cas n'apparaît pas, pour les producteurs comme pour les concepteurs, comme un vecteur de fiction potentiel, apte à susciter l'adhésion du public, voire à provoquer une forme tenace d'addiction. Seule The Wire (Sur Écoute), créée aux États-Unis en 2002 par David Simon, se distingue cinq saisons durant, par l'originalité de sa forme : elle introduit une institution de la ville de Baltimore différente à chaque saison, afin de mettre au jour la criminalité qui y sévit, à travers la vision de ceux qui la vivent au quotidien. David Simon remettra le couvert en 2008 avec Show me a Hero : dans la ville de Yonkers, dans la banlieue de New York, la série suit la forte résistance de la classe moyenne blanche face à l'installation d'habitations à loyer modéré dans leur voisinage direct, une installation pourtant ordonnée par la justice.

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Au risque de se répéter, rappelons que l'accueil louangeur qui a accompagné la diffusion de ces deux œuvres n'est en rien usurpé. Bien au contraire.

Ces vingt dernières années, de The West Wing à House of Cards, en passant par Borgen, jusqu'au Baron Noir, rien ne nous est épargné des faits et gestes, plus ou moins glorieux, de ceux qui président à la destinée de quelques démocraties occidentales. Ne manquent que ceux qui les élisent, qui approuvent ou subissent des choix politiques plus ou moins pertinents, des choix qui trop souvent leur échappent.

West Wing" Fans Try to Figure Out What's Next | Washingtonian (DC)

Voyez dans la troisième saison du Baron noir, au sujet de laquelle il y aurait beaucoup à dire, voyez cette séquence où un député socialiste organise une fête (le quart d'heure vallsien de la série) pour soutenir une institutrice agressée dans sa circonscription. Rien d'autre qu'une publicité dans sa facture même : clichés et autres souverains poncifs se disputent la première place. Sourires forcés, joie factice, camaraderie surjouée, dialogues mal écrits, mouvements de caméra paresseux : tout sonne faux, du travail bâclé. Le symptôme d'un désintérêt marqué. Dans la même saison, des manifestations embrasent la France : c'est la populace au visage hideux qui nous est donnée à voir. De l'incapacité à filmer le commun. Là où les réalisateurs raffinent, souvent avec talent, dans l'auscultation du quotidien des décideurs, les mêmes se révèlent incapables de mettre en scène le vulgaire. De peur d'ennuyer les spectateurs ? Dans la crainte de montrer les rouages de l'exploitation contemporaine ? Simple oubli, en forme d'acte manqué ô combien révélateur ? Allez savoir. Gageons que ce refus de filmer à hauteur d'homme est une des raisons l'actuelle mélancolie démocratique, laquelle alimente le populisme.

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Madame la Présidente (Anna Mouglalis) dans Le Baron Noir

La troisième saison du Baron noir, donc. Après un quinquennat au féminin macroncompatible, l'union de la gauche refait surface et permet le retour à l'Élysée d'un président socialiste à l'ancienne (Philippe Rickwaert joué par Kad Merad, impeccable). Un régal pour les uns, une angoisse pour d'autres. A la fin du dernier épisode de la saison, le chef de l'État vient pleurer sur le cercueil d'un être cher, un grand cadavre à la renverse : rien d'autre que la dépouille du peuple de gauche. Nous étions en fait dans un cauchemar. Le réveil est douloureux. Un mot encore. Anne Fontaine, récemment, avec Police, filme avec justesse le dilemme moral que pose à trois gardiens de la paix (dont Virginie, jouée par Virginie Efira, convaincante et désarçonnante, tout à la fois), la reconduite à la frontière d'un étranger que l'administration refuse de considérer comme un réfugié politique, en danger de mort s'il retourne dans son pays. Un film engagé sans être militant : ce qui laisse une place au doute, donc au spectateur. Le cinéma reprend la main, et personne (ou presque) ne s'en plaindra -(re)voir également à ce sujet la dernière demi-heure du Joker de Todds Philipps sorti fin 2019, ou comment filmer la foule en fusion. La fiction sérielle par chez nous pourrait s'en inspirer, comme surent le faire les scénaristes d'une autre grande série made in France (Frédéric Krivine, Philippe Triboit et Emmanuel Daucé) : Le Village français, dans laquelle personne ne fut oublié (du maire vaguement vichyste, en passant par le résistant ou le milicien de base, le préfet gaulliste, jusqu'à l'officier SS, le soldat d'occupation ou le policier collaborateur). Une œuvre paradoxalement démocratique. Une série sur les gilets jaunes et le pouvoir ? Pourquoi pas. Noble défi d'une urgence salutaire.

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Borgen”, une femme “normale” au pouvoir

Borgen

 

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Publié dans pickachu

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