Tomber la veste : La Cravate de Mathias Théry et Etienne Chaillou (2019)

Publié le par O.facquet

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aux militants

à mon père

 

En 2017, lors de la campagne pour les élections présidentielles, France3 propose à des cinéastes d'aller à la rencontre de lycéennes et lycéens en âge de voter, dans les treize régions métropolitaines, de les suivre au quotidien, en particulier dans leur établissement scolaire, d'évoquer avec eux les sujets politiques du moment, afin de réaliser treize films pour la télévision.

Le documentaire d'une trentaine de minutes de Mathias Théry et Etienne Chaillou, réalisé dans Les Hauts de France, suivait Bastien, vingt ans, engagé au Front National, aux idées arrêtées, donc fixes. Sans agressivité, non sans sarcasme, le jeune homme déroulait les raisons qui l'ont poussé à militer pour Marine Le Pen. Précisons qu'il n'était plus scolarisé dans le secondaire au moment du tournage. Petite entorse à la commande ?

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Dans La Cravate (2019), Mathias Théry et Etienne Chaillou s'arrêtent de nouveau à Amiens sur les traces de Bastien, pour prendre de ses nouvelles et revenir en passant sur son parcours politique, dans une optique plus biographique que dans leur travail précédent -plus pertinent à notre goût.

Disons d'emblée que nous partageons globalement les convictions des deux cinéastes (rien ne nous est plus étranger que Marine Le Pen : chercher à comprendre n'est pas acquiescer) : de tout ce qui se perd actuellement dans de vaines polémiques, rien ne s'évanouit plus que la nuance. Toutefois le traitement du film nous paraît sujet à caution. Partant, et la forme et le fond, insécables, seront ici l'objet de notre attention.

Bastien devient début 2017 le bras droit et l'homme à tout faire d'un jeune responsable local du FN soucieux avec méthode de son avenir, donc de grimper les échelons du mouvement. Bastien connaît son heure de gloire quand il descend avec son chef à Paris afin de rencontrer le numéro deux du parti, Florian Philippot. Il va réaliser pour ce dernier, un film censé faire le « buzz » sur Youtube. Bastien va faire rapidement l'expérience des dures réalités politiques : la défaite, l'arrivisme et une forme de logique d'exclusion sociale, entre autres. Il finit par quitter le FN pour rejoindre Les Patriotes de Phillipot.

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Les réalisateurs utilisent une voix off s'inspirant formellement des romans réalistes du XIX° siècle, pour mettre en perspective le parcours du jeune militant. Bastien lit leur texte tout au long du film. Un travail de distanciation vaguement brechtien qui ne convainc pas totalement -un projet ambitieux lesté d'une certaine lourdeur.

Bastien n'est pas issu d'une famille modeste, comme l'affirment quelques articles mal informés. Une précision d'importance, tant certaines critiques ayant accompagné la sortie du film, à l'instar des intentions des cinéastes, cherchent à trouver à tout prix des attendus psycho-sociologiques à l'engagement nationaliste de Bastien (les éléments biographiques susmentionnés, censés bouleverser un récit par trop balisé). Il est indiqué à plusieurs reprises dans La Cravate que le jeune homme vient d'une famille plutôt aisée. Une hallucination signifiante ? Le film prend ainsi pour beaucoup la forme au mieux d'une douce psychothérapie, au pire d'un désenvoûtement salvateur (reconnaissons cependant qu'il n'est jamais un tribunal) . Quitte à le combattre sans relâche, pourquoi faudrait-il psychiatriser le penchant nationaliste ? Il s'agit sans doute de le combattre politiquement. Un film n'est pas un meeting.

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Bastien rêve-t-il de faire carrière au sein du parti, devenu soudain un ascenseur social, les idées n'étant qu'un simple prétexte ? Faut-il le voir en militant seulement désireux d'occuper d'importantes responsabilités, guidé par l'ambition et l'appât du gain, quand d'autres se font les agents de la nécessité historique ? C'est ce que certains laissent entendre. Or force est de constater que Bastien défend des convictions, même élémentaires, quoi qu'on en dise : il croit sincèrement en son propos, le comportement égoïste des chefs (les classiques logiques d’appareil et d’ego) est à cet égard la source de violentes désillusions qui le font douter et partir -sans pour autant abandonner son combat, d'où la fin hésitante, voire décevante, du documentaire : la rédemption attendue n'est pas au rendez-vous. Le costume et la cravate semblaient trop grandes pour lui.

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Bastien fut un adolescent tourmenté (ce qui peut-être explique sa soif de reconnaissance), victime de phobie scolaire : il se tue au travail mais les résultats ne suivent pas, les professeurs s'insurgent, les parents s'inquiètent, le gamin prend un fusil, se dirige vers son collège, il faut desserrer l'étau, il abandonne l'arme en chemin, trop tard : la famille a déjà prévenu les autorités qui l'attendent de pied ferme. Il est placé une année durant dans une famille d'accueil où il devient un skinhead endurci (un des enfants de la famille l'initie au néofascisme au crâne rasé). Il délaisse la radicalité violente quand il rejoint le Front. D’où ce malentendu avec les réalisateurs qui semblent ne pas comprendre que pour le garçon, il s'agissait tout bonnement de se ranger, de trouver une forme de respectabilité sociale, d'arrondir les angles, sincèrement, et quoi qu'on en pense par ailleurs. Rien d'autre que sa propre dédiabolisation. Il y distingue une guérison salutaire. Bilan : nos deux cinéastes se penchent sur leur sujet plus qu'ils ne se mettent à sa hauteur. Ils s'échinent à faire entrer Bastien dans dans des cases trop petites ou trop grandes pour lui.

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Bastien et son chef devisent autour d'un kebab...

Enfin, exception faite des idées (souvent nauséabondes) véhiculées par le parti de Marine Le Pen, La Cravate n'est pas un film sur l'extrême droite -rien de nouveau ne nous est dit et/ou montré-, mais une photographie parfois paresseuse de la fabrique du militant (lequel fait vivre la démocratie), quel qu'il soit, avec ses figures imposées : la distribution de tracts, le collage d'affiches, les réunions régulières et souvent rébarbatives dans un local lugubre, l'activisme de terrain traditionnel, et Bastien ne compte pas ses heures pour promouvoir ses idées et recruter de nouveaux militants (sa copine le quitte), en somme un témoignage sur la politique aujourd'hui. Un film sur l'engagement, simplement, et ce moment de grâce où Bastien, suite à sa lecture studieuse, lance aux cinéastes, un sourire malicieux aux lèvres : "Si j'comprends bien : j'suis un connard".  

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PS : La Cravate actuellement au cinéma les Studio à Tours.

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Publié dans pickachu

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