Hommes entre eux (Les Misérables de Ladj Ly, 2019)u

Publié le par O.facquet

 

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A Jean Douchet, RIP

 

C'est arrivé près de chez nous. « Un film choc », « Le film événement », « Le film de l'année », «Le grand film sur la banlieue », « Le film d'une génération, 25 ans après La Haine » lirons-nous bientôt à coup-sûr sur la jaquette du DVD à venir. « Le film qui dynamite le cinéma français » titre Télérama. Les Cahiers du Cinéma , pourtant au bord de l'apoplexie, titre quant à eux sobrement en une « Les Misérables ». Les Misérables (1h42), un film français de Ladj Ly, son premier long métrage, reparti avec le Grand prix du jury lors du dernier Festival de Cannes, suscite par chez nous un remue-méninges certain. Stéphane Delorme, cinéphile gilet-jaune des Cahiers, au bord de l'orgasme, fait montre une nouvelle fois dans son éditorial mensuel d'un enthousiasme lyrique qui ne souffre pas la nuance, ni la contestation (de même dans l'article critique qu'il consacre au film, très bien écrit au demeurant). Un bon film, Les Misérables ? Oui, sans doute. Plus nuancé que les envolées gauchisantes susmentionnées ? Incontestablement. Force est également de constater que l'oeuvre est plus subtile, moins manichéenne, que les commentaires convenus qu'en fait son réalisateur ici et là (il accepte étonnement sans broncher le rôle qu'une certaine presse progressiste lui assigne). Voir l'oeuvre, donc, et s'épargner urgemment la logorrhée émeutière surjouée du créateur. Un film renoirien. Renoirien au sens où tout le monde a ses raisons, à chacun de se faire son idée, comme on dit. Le pitch ? La banlieue, les « quartiers », des barres qui bouchent l'horizon, la radicalisation islamique endémique qui prospère sur le désenchantement du monde encouragé ou accompagné par certains républicains inconséquents, conflits archaïques interethniques (les gitans et les blacks, séquence impressionnante), la drogue, les nouvelles filières de prostitution, l'argent facile, les caïds, des hectares d'immeubles hideux (il faudra pendre ceux qui les ont fait construire, plus précisément ceux qui les ont pensés) : le lieu des assignés à résidence face aux nomades du tertiaire, le face à face entre les jeunes, les moins jeunes, et la police, la violence comme mode de communication généralisée, l'évanescence politique, la haine en partage, un jour la bavure puis l'émeute (Ladj Ly ne s'est pas loupé), la liste pourrait être longue. Oui, vraiment, le film ne tranche pas : il parle de politique sans en faire, chacun à sa place, et les lions sont bien gardés. 

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Les Misérables parce que Montfermeil et Victor Hugo. Tendre l'oreille et écouter les esprits s'échauffer : d'une part le film va agacer les identitaires de tous poils, de l'autre faire frisonner les insoumis boboïdes en mal de sensations populaires conflictuelles. Si le cinéaste et quelques éditorialistes survitaminés se veulent militants, jusqu'à la caricature, le film se contente pour sa part prudemment d'être engagé, ce qui fait et sa force et sa valeur. Il bénéficie en outre d'une façon malsaine de l'affaire Polanski et de son J'Accuse (très bon, nous en reparlerons). Passons. Si en outre « la forme c'est le fond qui remonte à la surface » comme disait le père Hugo (difficile ici de ne pas le citer), reconnaissons que Les Misérables échappent à tous les pièges (et ils sont nombreux) tendus au genre : simplifications scénaristiques, montages boursouflés, personnages en forme de caricatures sociologiques, surexploitation d'attendus psycho-sociologiques (clichés), victimisation des uns, mise à l'index des autres, apologie démagogique de la violence mise en scène sans nuances à coup d'effets spectaculaires impressionnants (scènes coup-de-poing à répétition), culture hip-hop envahissante, entre autres. Ce qui lui donne une vertu documentaire bienvenue, à la fois descriptive et pédagogique. Qui plus est, l'affaire du lionceau permet au film de ne pas trop coller au réel, de décoller, à l'instar du drone -on dirait qu'on se trouve introduit brusquement dans un univers parallèle comme par magie, proche mais aussi différent de notre univers réel. Des idées astucieuses.

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En revanche, un point aveugle vient entacher ce propos plutôt laudateur. Et pas des moindres. Stéphane Delorme salue un peu vite le personnage du commissaire de police, joué par Jeanne Balibar (parfaite), lequel viendrait ridiculiser la « virilité exhibitionniste des mâles ». Parlons-en camarade. Comme le chantait l'autre : « Où sont les femmes ? » Dans Les Misérables ? Presque absentes -Dieu sait cependant qu'elles sont au coeur de toutes les polémiques, du burkini jusqu'au voile. Comme au bon vieux temps du maoïsme hexagonal testostéroné. Combattre le capitalisme néolibéral numérisé ségrégationniste, en jetant aux oubliettes de l'Histoire la moitié de l'humanité, ça pose problème. Bon. Les hommes sont dans la place (homosexualité latente ?). De quoi se fâcher avec Me too. Le mâle blanc de plus de cinquante ans occidental hétérosexuel peut y trouver à redire, vraiment. Juste retour des choses, n'est-ce pas ?

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Des jeunes filles sont maltraitées à un arrêt de bus par la police, des adolescentes chahutent un jeune voyeur timide flanqué d'un drone, d'autres évoquent avec sérieux le bled où ça ne plaisante pas (séquence drôle et culottée), des compagnes entraperçues, des mères réconfortantes entrevues, des gamines qui doivent fissa aller se coucher, une commissaire venue de nulle part, en un mot : pas grand-chose. D'où le malaise. Un acte manqué ? Un lapsus révélateur ? Allez savoir. En tout cas la gente féminine fait de la figuration dans Les Misérables, ce qui devrait rendre les bavards sentencieux aux injonctions comminatoires plus circonspects, on peut toujours rêver. Les Misérables n'est à cet égard sans doute pas le film définitif sur sur cet apartheid (?) post-industriel dont avait parlé en son temps Manuel Valls. Quelle(s) place(s) occupent les femmes (quels que soient leur âge et leur origine) dans des quartiers dits sensibles ? Vu l'état des lieux établi par Ladj Ly, leur rôle ne doit certainement pas être superfétatoire, voire superflu. Au contraire. Le cinéaste n'en dit strictement rien. Non, en fait ce hors champ politique est éloquent. Qui veut faire l'ange fait parfois la bête. En occultant les femmes, il nous livre sa vision du monde. Nous sommes en droit de ne pas la partager. En tout cas d'être plus regardant que prévu. Si le film n'est pas misogyne, il est sans conteste phallocrate, ce qui ne vaut guère mieux -un film partiel donc partial, ce qui est son droit le plus strict. Les moralisateurs sont parfois pris au piège de leur moralisme vindicatif. L'inquiétant dans l'affaire reste que personne au sein de la cinéphilie consciencieuse ne s'est fait l'écho d'une occultation genrée qui saute pourtant aux yeux. Tel est pris qui croyait prendre ? Allez : balance ton quoi !

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Publié dans pickachu

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