Voyage en Italie (intervention aux Rendez-Vous de L'Histoire de Blois, 2019)
à mon père, là où il est : il écoute et regarde
à ma fille Lucie (au chat Marcel)
à Christine Lécureux (IPR dans l'Académie Orléans-Tours), Emmanuel Gagnepain
et Philippe Couannault, fidèles compagnons de voyage
Mes collègues et amis vont se pencher sur deux films qui ont, directement ou indirectement, le fascisme comme toile de fond. Je vais tenter pour ma part en guise d'introduction de replacer ces deux oeuvres dans leur contexte, celui de la place du cinéma dans l’histoire des arts en Italie.
Claudia Cardinal dans La Fille à la Valise de V. Zurlini
De Giotto (XIII°/XIV°siècles) à Canaletto (XVIII° siècle), en passant par Pierro Della Francesca (XV°siècle), Léonard de Vinci (XVI°siècle) ou Le Caravage (XVI°/XVII°siècles), la peinture italienne occupe dans le domaine de l’histoire des arts, une place singulière, tant par la variété de ses genres (artistiques), que par son rayonnement au-delà de la péninsule italienne.
Au XIX° siècle, c'est l'opéra qui est l'art italien par excellence ; c'est en lui que se manifeste au plan culturel les forces démocratiques qui, dans le reste du continent, s'expriment sous la plume de V.Hugo, Byron, ou Pouchkine. Comment ne pas évoquer Verdi, une figure du Risorgimento, aux côtés de Garibaldi et Cavour.
Le cinéma se fait au XX° siècle le légataire de cette vocation culturelle du mélodrame à exprimer, émouvoir et unifier la conscience civile et nationale italienne. Du mitan du siècle aux début des années 1990, l'art cinématographique italien connaît un état de grâce incontestable, qui lui offre une place particulière dans la jeune histoire du cinéma, comme au sein de l'histoire de l'art plus largement.

Marcello Mastrioanni dans Huit et Demi De F.Fellini
Art populaire et expression de la culture la plus raffinée tout autant, ruche artisanale et industrie implacable, tout à la fois, rivalisant fièrement avec le rouleau compresseur hollywoodien, le cinéma italien connaît une ascension éclatante, dès la fin des années trente, et particulièrement à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il accompagne donc le miracle économique italien. Et sans jamais rien trahir de son italianité, le cinéma transalpin va pour un demi siècle toucher à l'universel.

Anita Ekberg, Marcello Mastroianni et Federico Fellini : La Dolce Vita
Loin des « Calligraphes » des années 1940, l'aventure néoréaliste, portée par les pionniers dès 1943 : Roberto Rosselini, Vittorio De Sica, le scénariste Cesare Zavattini, Luigi Zampa, Luchino Visconti (déjà !), provoque l'épanouissement des poétiques les plus diverses : le réalisme intérieur de M. Antonioni, le réalisme magique de Federico Fellini (et Nino Rotta pour la musique), avant que l'un et l'autre ne deviennent inclassables, à l'image de Valerio Zurlini, Ermanno Olmi, Pietro Germi ou Mario Soldati ; la « comédie à l'italienne », dont Dino Risi, Ettore Scola, Mario Monicelli ou Luigi Comencini sont parmi les plus dignes réprésentants ; les films engagés politiquement, d'une forte vigueur contestataire, ceux des frères Taviani, de Francesco Rosi, Elio Pietri, Gillo Pontecorvo, Damiano Damiani ou Mauro Bolognini ; l'effervescence créatrice des « hérétiques » (Pasolini, Bellochio, Bertolucci, Ferreri), le péplum, bien sûr, et la régénération du western entreprise par Sergio Leone (et Ennio Morricone pour la musique) : faut-il évoquer à cet égard Il était une fois dans l'Ouest ? N'oublions pas Nanni Morreti, considéré par beaucoup comme un des rares grands cinéastes italiens apparus à la fin du siècle dernier. Il faudrait citer aussi nombre d’actrices et d’acteurs hors du commun : Silvana Mangano, Anna Magnani, Lea Massari, Giuletta Masina, Sophia Loren, Monica Vitti, Gina Lollobridgida, Claudia Cardinal, Marcello Mastroianni, Gian Maria Volonte, Vittorio Gassman, Vittorio de Sica, Alberto Sordi, ou Hugo Tognazzi ; la liste, bien sûr, n’étant pas exhaustive.

Monica Vitti et Alain Delon
Quoi qu'il en soit, cet inventaire partiel donne le tournis. L'ancrage artistique du cinéma italien oscille entre deux termes opposés : le baroque et le réalisme. D'une part la sublimation théâtrale des sentiments ; de l'autre : la trivialité objective des événements, loin de tout romantisme ; désenchanté et démystificateur, ce cinéma protéiforme est éloigné de la retenue française comme de la mythographie américaine. L'illusion et la désillusion, sans doute un héritage de la période fasciste et de ses mensonges, sont les point nodaux de l'expression cinématographique italienne de l'après-guerre et l'origine de son irréductible étrangeté.
Vittorio Gassman et Jean-Louis Trintignant dans le Fanfaron de Dino Risi
Le cinéma italien connaît à partir du début des années 1990 un net reflux, concomitant de l'arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi et de la disparition progressive des derniers représentants de la glorieuse génération. Une impression renforcée par le symbole de la mort de Fellini en octobre 1993, laquelle paraît mettre un terme à un cycle inauguré un demi siècle plus tôt. Une cinquantaine d'années d'un soft power exceptionnel. Un déclin que conteste toutefois l’universitaire Jean-Claude Mirabella, quand il écrit en 2004 : « Lorsque l'on effectue une recherche approfondie l'on s'aperçoit, non seulement que le cinéma italien est vivant -et bien vivant!- mais encore que, en parcourant les statistiques, l'industrie cinématographique italienne est présentée comme la sixième du monde ». (Le Cinéma italien d'aujourd'hui -1976/2001- De la crise au renouveau, 2004).

Le fascisme et ses mensonges, disions-nous, c'est de cela qu'il va être question désormais, à travers deux films. Scipion l'Africain de Carmine Gallone, sorti en 1937, est un monument cinématographique, apte à édifier les foules. Dans son ouvrage L'Italie de Mussolini et son Cinéma, Jean (Antoine) Gili, historien du cinéma, écrit au sujet de ce péplum: « De fait, à partir de 1934-1935, avec l'apparition du sous-secrétaire d'État pour la Presse et la Propagande, la propagande va s'exprimer de manière plus voilée, par le recours fréquent par exemple au film en costumes, au film historique ; c'est cette politique qui conduit à la réalisation de Scipion l'Africain et de Condottieri ». Une Journée particulière, d'Ettore Scola, sort sur les écrans en 1977. L'action se déroule le 8 mai 1938 : il met en scène la rencontre de deux solitudes et de deux difficultés. Dans son ouvrage 120 ans de cinéma italien, Fouad Sabbagh dit d'Ettore Scola qu'il est « un des cinéastes italiens qui a le plus intégré le concept de l'Histoire dans son univers. L'Histoire d'abord, celle de la Renaissance (Belfagor), de l'Italie de Mussolini (Une journée Particulière), de la Révolution (La Nuit de Varennes), de la France de 1938 à 1968 (Le Bal), de l'Italie des années 1970 (Nous nous sommes tant aimés, Drame de la Jalousie, La Terrasse) ». Il ajoute : « Mais il y a aussi l'histoire, celle des petites gens, des exclus du régime, des marginaux malgré eux, et c'est sur ces derniers que la caméra de Scola s'attarde ». Il est vrai qu’Etorre Scola a toujours su mettre des majuscules aux minuscules. On pense bien entendu aux personnages interprétés par Sophia Loren (Antonietta) et Marcello Mastroianni (Gabriele) dans Une Journée Particulière, où Ettore Scola quitte son registre comique pour mettre en scène un film essentiellement dramatique, avec une image en noir et blanc, et une unité de temps, de lieu et d'action qui confère à l'oeuvre une atmosphère étouffante.

Que prouve ce soft power cinématographique d'une cinquantaine d'années environ ? Que ni la puissance économique, ni les victoires militaires ne font rêver le monde. Seules les révolutions culturelles ont ce pouvoir.
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Allemagne Année Zéro de Roberto Rossellini