Pour le plaisir, nom d'un chien ! Once upon a time in... Hollywood de Quentin Tarantino, 2019.

Once upon a time in... Hollywood, écrit, co-produit et réalisé par Quentin Tarantino, a agité la période estivale 2019. Non seulement le film a été à l'origine de controverses, à la fois sibyllines et byzantines, mais il est de surcroît venu voler la vedette aux séries dont l'impérialisme n'en finit pas de se renforcer (oui, oui, Le Bureau des Légendes, c'est très bien, Éric Rochant, la philosophie du langage, tout ça, rien à redire). Au bureau, As-tu vu le dernier Tarantino a souvent remplacé avec bonheur, lors de cette rentrée, la question désormais récurrente venue des collègues : tu en es à quelle saison ? Ouf ! Il était temps. Expliquons-nous.

Avec comme toile de fond le Los Angeles de la fin des années soixante, le crépuscule du Summer of love, Once Upon a time in...Hollywood suit les pérégrinations d'un acteur de westerns télévisés à succès sur le retour (Rick Dalton/Leonardo DiCaprio), flanqué de son éternelle doublure, Cliff Booth (Brad Pitt), aussi fidèle qu'un chien de chasse. A cet égard, la dimension canine de l'oeuvre n'est pas à négliger. Nous en reparlerons. N'est pas à négliger non plus le refoulement homosexuel à l'oeuvre chez nos deux protagonistes (la gente féminine ne les émoustille pas trop, non ?). Nous croisons Bruce Lee (ridiculisé, il paraît que sa sœur en est fort marri) et Steve McQueen (?), tout comme Polanski et Sharon Tate, avec qui le film prend de sérieuses libertés avec l'Histoire : la grande, et la petite (la leur), entre autres, ce qui n'a pas manqué d'en fâcher quelques-uns, lesquels ne s'en sont toujours pas remis. A tort. Tarantino est davantage un provocateur qu'un négationniste. Un redresseur de torts bien intentionné. Il s'en prend ici à Charles Manson, le gourou de disciples dégénérés, des hippies regroupés dans une secte aux motivations démoniaques, comme il éliminait d'un coup dans Inglourious Basterds (2009) le personnel nazi et leur chef avec une jouissance euphorique communicative, ce qui n'était ni révisionniste ni négationniste. Il remet ça dans Once upon a time in... Hollywood, puisque quelques nazis ont de nouveau droit à une sévère correction. C'est toujours ça de pris. Et ça ne fait pas de mal.

Margot Robbie (Sharone Tate)
Comment expliquer le succès rencontré par le film ?
La nostalgie d'un cinéma bigger than life devenu rare ? Peut-être. La qualité intrinsèque de l'oeuvre ? Sa singularité ? Sans doute. Son propos ? Pas sûr. Disons que Tarantino raconte ici moins quelque chose qu'il n'étale avec talent, et sans avoir l'air d'y toucher, sa dextérité cinématographique. Un exercice de style virtuose. Le cinéaste américain est souvent comparé à Sergio Leone. Pourquoi pas (la première demi-heure d'Inglorious Basterds lorgne incontestablement vers le cinéma du réalisateur d'Il était une fois dans l'Ouest, sorti en 1968). Une précision toutefois à cet égard. Bien sûr : l'un comme l'autre montrent ce qu'on occulte généralement, exagèrent goulument ce qu'ils montrent (du maniérisme : raffiner sur une forme ancienne), tels des gosses espiègles, une forme d'exténuation rhétorique. Ils opposent une suite soutenue de temps forts qui s'annulent réciproquement. Un minimum de sens répond à un maximum d'intensité. Sauf que si Tarantino ne nous dit pas au fond grand-chose (de nouveau, voire d'original) dans Once upon a time in... Hollywood, Sergio Leone, quant à lui, fait passer indirectement un message en contrebande dans chacun de ses films (enfin presque). Dans Le Bon, la brute et le truand (1966), pour prendre un exemple parmi tant d'autres, le cinéaste italien réalise un grand film de guerre, sans recourir à la boucherie photogénique, à l'instar de John Ford. Nous traversons un cimetière pour y trouver un magot. Nous rencontrons la guerre presque par hasard (la Guerre civile américaine : 1861-1865). Son horreur saute aux yeux. Subtil didactisme leonien. Le maniérisme critique de Sergio Leone se distingue du maniérisme narcissique et autiste de Once upon a time in... Hollywood. Ce qui n'enlève rien au plaisir procuré par la vision du film, lequel s'est pourtant fait étriller comme rarement (et plutôt bêtement) dans Les Cahiers du Cinéma de juillet-août 2019. Beaucoup de bruit pour rien. Tarantino a tourné ses Bijoux de la Castafiore. Rien de plus, rien de moins. Presque de l'art pour l'art. Une lettre d'amour au cinéma, une façon comme une autre de déclarer sa flamme au septième art, sa flemme également quelque part, pour notre plus grande joie. A tel ou tel moment, il est fait un usage stratégique de la beauté (de Los Angeles, des paysages, des actrices et des acteurs), de la justesse du style de narration (avec ses ellipses ou ses longueurs), qui laisse pantois. Tarantino s'évertue à montrer ce que peut le cinéma, et ce qu'il peut en faire, sans jamais sombrer dans la gratuité (le cinéma comme interface inépuisable entre soi et le monde), avec un détachement rigoureux. Élégant également. Il faut suivre Cliff Booth/Brad Pitt nourrir son chien durant dix minutes, sans pour autant éprouver le moindre ennui, pour comprendre la force du film. Un chien qui sait se faire respecter (le dernier quart d'heure à la fois électrique et mordant de Once upon a time in... Hollywood). Un cinéma (souvent drôle) qu'il n'est pas interdit de préférer à des œuvres dites engagées ou militantes, à la profondeur insondable, dont la fatuité et la paresse n'ont pas fini de nous peiner. Et l'esprit de sérieux surjoué de nous agacer.
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Le cimetière dans Le Bon la brute et le truand