Les Russes tiquent (Anna, de Luc Besson, 2019)


Olga, Anna, Alexander et de dos Vassiliev
Que s'est-il passé ? Oui, que s'est-il passé dans la maison Luc Besson suite à la sortie de Léon en 1994 ? Natalie Portman a poursuivi une riche carrière. Soit. Le Cinquième Élément a fait son petit effet. Bon. Mais le cinéaste, le réalisateur et producteur Luc Besson, que lui est-il arrivé ? Comment expliquer cette succession de films sans grand intérêt (longs à mourir comme des jours sans pain), laquelle a fini par décourager même les plus fidèles d'entre les fidèles ? Allez savoir. Des biographes scrupuleux s'efforceront peut-être un jour d'apporter quelques réponses à ces questions essentielles.
Mathide (Natalie Portman) dans Léon
Le petit monde du cinéma hexagonal, le cercle consciencieux de la critique nationale, n'ont jamais été tendres avec le cinéaste. Films moqués avant d'avoir été vus (gageons qu'il en est ainsi pour le dernier), démolis sans ménagement la projection à peine terminée, grand oublié de la distribution des bons points lors des grandes messes de notre cinéma, rien ne lui fut épargné. Serge Daney en a fait, dans les années 1980, le réalisateur le plus représentatif du post-cinéma, il ne voyait en lui qu'un roublard capable uniquement de scénariser à la hâte quelques clichés publicitaires.
Isabelle Adjani dans Subway
Il était de ton bon d'afficher un dégoût profond à son égard quand le sujet s'invitait lors d'un dîner en ville entre cinéphiles délicats. C'est toujours le cas. Un fils de pub qui ne sait pas finir ses films, des personnages sans épaisseur, presque des ahuris hébétés, des scénarios sans consistance, un défilé sans imagination de belles images clinquantes, l'instruction à charge est sévère, tout n'est pas faux toutefois dans cet examen sans concession, mais tout de même. Quitte à passer pour un béotien irrécupérable, osons avouer que Subway (1985), Le Grand Bleu (1988), Nikita (1990) ou Léon (1994), méritent mieux qu'un revers de main méprisant rédhibitoire. Pourquoi cacher que pour ces quatre films, la projection fut une expérience unique, et qu'on peut en sortir comme on sort d'un rêve euphorisant, comme en apesanteur, hors-sol. Inutile d'aller chercher chez Besson autre chose que ce qu'il est en capacité de fournir. Il n'a jamais été Renoir, il ne sera jamais Desplechin. Ni Godard ou Pialat. N'importe ! Luc Besson joue sa petite musique dans son coin avec persévérance. Il agace. C'est tant mieux.

Anne Parillaud (Nikita)

Jean Reno dans le Grand Bleu
Anna, sorti récemment, est un bon cru. À la fin des années 1980, en pleine Perestroïka, Anna (Sasha Luss, que dire ?), une jeune russe de 24 ans, particulièrement perturbée, au sybaritisme contrarié, est recrutée par le KGB, formée par Alexander Tchenkov (Luke Evans, qui deviendra un sexfriend de choc, un truc pratique), et sous les ordres de l'impitoyable Olga (Hellen Mirren, impeccable), sans oublier Vassiliev (Éric Godon) un fossile un peu marteau, chef des sévices secrets soviétiques. Elle apprend rapidement le métier d'espionne (également le mannequinat, le premier job de mademoiselle Luss), où elle excelle. Agent double (une relation torride avec un ponte de la CIA, Lenny, joué par l'excellent Cillian Murphy), agent trouble (qui est-elle vraiment ? Que veut-elle?), à l'image des matriochkas qu'elle vend au début du film : Anna semble renfermer plusieurs personnalités.

Anna, Lenny, Alexander et Olga
Luc Besson sait créer des personnages originaux, toujours baignés dans la mélancolie, bornés et insaisissables, plongés dans des histoires abracadabrantesques qui s'accordent à nos désirs à un rythme qui n'a rien à envier parfois aux plus grands. Il sait également être drôle (Anna s'en prend violemment à un photographe de mode, à la fois maniéré et autoritaire, insupportable, lequel prend une belle raclée, pour notre plus grande satisfaction), les dialogues sont percutants (souvent décalés chez Besson), son appétence à la violence la plus aggravée interroge, mais il sait aussi prendre des risques pour se faire poète (Anna se retrouve nez à nez dans un dressing-room exiguë avec un agent de la CIA, Lenny, une séquence d'un érotisme poétique bienvenu), il sait enfin donner leur chance à tous les acteurs, même les personnages secondaires sont travaillés (Maud, par exemple, d'une évidente beauté, la chérie d'Anna ; la belle est bisexuelle, ce qui devrait complaire aux lecteurs de Libé et des Inrockuptibles, non ?) -et la musique d'Eric Serra en madeleine de Proust.

Anna
Anna est un film somme, une œuvre méta, truffée de clins d'oeil au début de carrière du cinéaste, un film qui affiche au passage subtilement une certaine modestie (une modestie certaine), Besson en filigranes nous glisse en effet qu'il n'est pas dupe de ses limites, et qu'il fait de son mieux afin de nous divertir. Il y a chez Besson une direction d'acteurs qui lui appartient en propre, une façon de faire parler ou bouger les acteurs qu'on ne voit nulle part ailleurs. La dernier séquence dans le parc Monceau à Paris est à couper le souffle (Tarantino nous en dira des nouvelles). Anna vaut mieux que tous les derniers James Bond réunis ; Anna les fait tous craquer, nous avec. Une raison pour lui laisser une chance, rien qu'une.
of
Anna et Maud