Les malheurs d'Alfred (George Sand et Alfred de Musset au cinéma). Intervention, Les sources de l'inspiration sandienne, colloque organisé par Frédéric-Gaël Theuriau, Centre d'études supérieures de la littérature, Tours
30/31 et 1er juin 2017

"La littérature, cette étrange occupation qui caractérise l'espèce humaine."
Jorge Semprun, préface à l'ouvrage de Gustaw Herling, Un monde à part, Gallimard, 1995.
George Sand, née le 1er juillet 1804, de son vrai nom Amantine Aurore Lucile Dupin, Baronne Dudevant, fut une femme de son temps, elle dut se construire comme tout un chacun avec un passé qui ne passe pas (en embuscade), un présent imposant et un avenir par définition incertain. Partir à la recherche des sources d'inspiration de George Sand est un noble défi, tant la tâche est multiple et protéiforme, donc ardue, et nul à coup sûr n'épuisera jamais le sujet. Force est aussi de constater que si l'on est inspiré, on inspire souvent à son tour, parfois à son corps défendant, voire à corps perdu. Expliquons-nous.

A)Une rencontre, des livres, un film et une cinéaste.
Le film de Diane Kurys, Les Enfant du siècle, sorti en 1999, certes conte l'histoire d'une passion tapageuse, fébrile et ébouriffée, avec ses extases et ses déchirements, dessine le portrait d'une femme d'exception, George Sand, une amazone des lettres, et accompagne la descente aux enfers d'un génie en butte à l'irrésolution : Alfred de Musset, poète génial et tourmenté, dandy interlope, amateur d'opium, parfois d'orgies. Diaboliquement fascinant. Il donne surtout à voir par quelles voies et moyens la liaison passionnée de deux êtres en fusion, dans une dialectique intraitable, va accoucher d'oeuvres qui vont marquer la littérature française. Un amour dans les orages du romantisme appelé à entrer dans la légende. Les Enfants du siècle (le titre du film est une allusion à une œuvre de Musset : La Confession d'un enfant du siècle, un roman autobiographique) est une adaptation pour le cinéma d'un des plus célèbres commerces amoureux de l'époque romantique. De la vie littéraire tout simplement. L'histoire a été nourrie, entre autres, de la lecture d'Elle et lui (1).
À ce stade, quelques mots d'Histoire ne seront pas superflus (2). George Sand fut une fervente républicaine, une femme éprise de liberté, soucieuse d'égalité, elle lutta contre les préjugés d'une société conservatrice, voire réactionnaire. Elle s'illustra à partir de 1848 par un engagement politique actif. En 1814, Louis XVIII, frère de Louis XVI, monte sur le trône. Il accorde aux Français une charte qui établit une monarchie constitutionnelle. Le roi partage le pouvoir avec une assemblée élue au suffrage censitaire : seuls 90 000 Français peuvent voter. La restauration s'efforce d'effacer les acquis de la Révolution. Son frère, Charles X, guère plus libéral, lui succède en 1824. Son sacre à Reims symbolise sa volonté de restaurer l'Ancien Régime. La censure est rétablie, le nombre d'électeurs réduit. L'opposition se développe. En 1830, la France est en ébullition. Les 27, 28 et 29 juillet cette année-là, un soulèvement populaire oblige Charles X à renoncer au trône : ce sont les « Trois Glorieuses ». Son cousin, Louis-Philippe, est alors proclamé « roi des Français par la grâce des de Dieu et la volonté nationale ». Le « roi-citoyen » adopte le drapeau tricolore et augmente le nombre d'électeurs. Il est soutenu par la bourgeoisie mais les légitimistes et les républicains s'opposent au nouveau régime. La France devient toutefois un point de chute pour nombre d'exilés. Après 1815, il faudra plus de trente ans et deux soulèvements populaires pour que les idéaux de 1789 soient reconnus et la République proclamée. C'est dans une France où l'ordre ancien ne veut pas mourir au profit d'un nouvel ordre impatient de s'imposer que se situe l'intrigue des Enfants du siècle.
Juliette Binoche campe George Sand, une femme affranchie, presque un garçon manqué, et Benoît Magimel est Alfred de Musset, cynique impénitent (pour la petite histoire : de ce film va naître le couple à la ville Binoche/Magimel). Diane Kurys procède à l'autopsie d'une inspiration mutuelle mémorable, doublée d'un contact fécond mais dévastateur de deux épidermes. Cependant, tout bien considéré, son diagnostique fournit en creux un constat sans appel : sans sa rencontre avec George Sand, Alfred ne serait jamais devenu Musset. Pour parler comme les technocrates de notre temps : l'écrivaine devient à l'orée de la trentaine une personne ressource.

En juin 1833, Alfred de Musset et George Sand ont respectivement vingt-trois et vingt-neuf ans lorsque leurs chemins se croisent à Paris à l'occasion d'un dîner d'artistes. Elle est l'unique femme parmi les convives. Et quelle femme. Elle a publié l'année précédente Indiana (une charge contre le mariage) puis Valentine qui l'ont imposée sur la scène littéraire romantique parisienne. Il a publié à vingt ans Les Contes d'Espagne et d'Italie qui ont assis sa réputation de dandy inspiré. Séduite, George Sand invite Musset à lui rendre visite à son domicile. Ils se jaugent, se domptent, puis deviennent amants. Durant l'été et l'automne 1833, le couple devient fusionnel. Ils travaillent beaucoup, écrivent comme des fous, se lisent leurs textes, s'inspirent mutuellement sans calcul. En décembre George Sand et Alfred de Musset partent pour l'Italie. Ils s'installent à Venise où le couple se délite rapidement. Trop d'énergie éparse à canaliser ; à l'impossible nul n'est tenu. Maladies, infidélités et hystérie collective sont leur fardeau quotidien. Alfred quitte Venise en mars 1834, George Sand regagne Paris en août. Les amants fiévreux se retrouvent (se sont-ils jamais trouvés ?), se pardonnent un temps, se déchirent à nouveau, leur liaison redevient démesurément passionnée, donc passionnelle. Épuisés, ils finissent par se séparer. Une dernière réplique se produit en Janvier 1835 où pour quelque temps ils renouent. Des retrouvailles tumultueuses qui portent leur amour à son point d'incandescence. George Sand met un point final à une histoire d'amour funeste qu'elle juge sans avenir, pour ne pas dire suicidaire. L'affection inquiète, jalouse et ombrageuse qu'il lui porte la laisse exsangue. On ne badine pas avec l'amour.
Le film ne dit rien d'explicite de l'échanges épistolaire des deux amants durant la période qui s'étend de juin 1833 à Janvier 1835. Il reste presque muet sur la plus célèbre correspondance amoureuse de l'époque romantique. Disons plus précisément qu'il s'en inspire : les dialogues, à cet égard, font écho aux lettres enfiévrées que se sont envoyés les amants durant vingt-quatre mois (3).

B)Un film, un couple et deux séquences
De nombreuses séquences du film lèvent le voile en revanche sur une inspiration à la fois réciproque et tumultueuse, laquelle hante toujours les esprits. La preuve. À la suite d'un générique d'ouverture où l'on suit la fabrication d'un livre, le film commence par un flashback. George Sand habillée d'une robe à manches gigot, allongée sur un lit, parcourt émue Les Confessions d'un enfant du Siècle que Musset a fait paraître en 1836, alors qu'il n'est âgé que de vingt-cinq ans. Une voix off extra diégétique, celle de Benoît Magimel/Alfred de Musset, lit quelques mots des Confessions, plus précisément une reformulation condensée d'extraits de l'oeuvre. Diane Kurys fait du Musset mais la citation ne vient pas de la plume de l'enfant du siècle : « Le monde était en ruine et nous venions au monde. Les guerres étaient finies, nous arrivions après la gloire, après l'idéal. Il nous restait le désespoir pour seule religion et pour toute passion le mépris. Les femmes s'habillaient de blanc comme les fiancées, et nous les enfants du siècle, vêtus de noir comme les orphelins, nous les regardions, blasphème à la bouche, le cœur vide. J'allais dans ce désert, serré dans le manteau des égoïstes, quand soudain je la rencontrai ». La force tout à la fois du jeu de Juliette Binoche et de la mise en scène, résulte du ressenti qu'elle suscite : quelque chose de l'ordre d'un tremblement de terre amoureux a eu lieu, il a tout dévasté sur son passage, rien ne sera plus comme avant, quoi qu'il fasse, quoi qu'elle dise (4). La violence du choc a provoqué des traumatismes irréversibles, ouvert des plaies vives, lesquelles jamais ne pourront cicatriser, et le temps ne fera rien à l'affaire. « Loin des yeux, éternellement près du coeur » comme on peut le lire naïvement sur quelque épitaphe. Ces deux-là sont tombés amoureux, et de très haut. Le spectateur sait une fois la séquence terminée qu'il va devoir affronter sans aucune protection un désastre sentimental d'une portée universelle, qu'une œuvre littéraire, aussi profonde soit-elle, ne pourra jamais totalement sublimer. Inconsolables, ils emporteront dans leur tombe le secret finalement indicible d'un transport décomposé, pour toujours insondable. Rien d'autre en somme que cette absurdité de vivre qui parcourt l'oeuvre de Musset. Une recherche tout à la fois vaine et sensible de l'absolu. Tous deux « avaient rêvé d'escalader le ciel et d'atteindre ces régions sereines où les passions n'ont plus rien de terrestre ; mais cela n'est pas donné à l'homme : c'est déjà beaucoup pour lui de se croire un instant capable d'aimer sans trouble et sans méfiance » (5).
L'actrice exprime en sus l'émotion d'une femme qui redécouvre qu'elle a été aimée à la folie au point d'être devenue la source d'inspiration d'une œuvre vouée à une sûre postérité, nonobstant les blessures encore vives et profondes. La séquence ne dit pas autre chose. Elle vient mettre en images le regard que porte la cinéaste sur deux grands brûlés de la vie, sans prendre parti pour un des deux amants. Alitée, George Sand est plongée dans les Confessions, une lampe à huile répand une lumière tamisée, la caméra lentement se rapproche du visage, elle tourne une page, ce qu'elle lit la bouleverse, l'émotion la submerge, les joues rougies, les yeux noyés, le passé refait surface et l'étreint, la montée des souvenirs est implacable. Elle laisse glisser le livre derrière lequel elle était cachée, le regard perdu nulle part. L'art d'enregistrer une dévastation intérieure d'une durée de seulement quelques secondes. « Mon cœur s'éteindra plein de votre souvenir » (6) : ces quelques mots écrits en 1833 par George Sand à un amour resté platonique (Aurélien de Sèze), Aldred de Musset aurait pu en être le destinataire.

Voyez aussi cette autre séquence qui voit Musset, particulièrement agité, débarquer chez Sand à Paris, au 19 quai Malaquais, dans sa « mansarde bleue » qui donne sur les jardins de l'École des Beaux-Arts (7), pour lui signifier tout le bien qu'il pense d'un manuscrit qu'elle lui a récemment confié. George et Alfred échangent quelques mots, se lancent quelques piques inoffensives, se mettent à écrire à quatre mains ; elle, assise par terre, lui, allongé sur un lit à une place. Deux enfants hors-monde. Ils finissent par s'endormir épuisés tête contre tête sur la table de travail, une séquence filmée en plongée afin, sans doute, de lui donner toute sa force tranquille, d'immortaliser cet instant de grâce, de rare quiétude. Avant ce sommeil commun, ils sont filmés en plan large, puis deux gros plans de leurs visages traduisent une complicité qui mêle joie, gravité et volupté. Au fil de la séquence Musset se pose en s'opposant, sans agressivité. Sand, d'une sensualité exacerbée, l'apaise et le nourrit. Elle s'amuse -le rire solaire de Juliette Binoche irradie la scène. Elle est davantage sa muse, qu'il n'est son mentor. Ici, les impressions particulières décident de l'ensemble. Le manuscrit à l'origine de l'enthousiasme de Musset renferme la scène historique de George Sand intitulée Une conspiration de 1537. L'auteur des Caprices de Marianne en fera son miel pour écrire Lorenzaccio, un drame romantique en cinq actes publié en août 1834 dans le premier tome de la seconde livraison d'Un spectacle dans un fauteuil. Diane Kurys, tout à son féminisme mesuré, fait de George Sand le personnage central du film. Un choix discutable et discuté. A cet égard, Franck Lestringant, professeur à La Sorbonne, écrit dans sa préface à La Confession d'un enfant du siècle : « La vérité est que Musset aurait pu se passer d'elle pour écrire La Confession, tout comme il a composé Rolla avant de la rencontrer, et très certainement de la lire. Au « demi-roman » de 1836 George aura certes apporté des répliques, des fragments de lettres, des références littéraires, quelques anecdotes et jusqu'à des détails vestimentaires comme le pantalon et la blouse d'ouvrier. Mais ce corps de femme désiré, possédé puis aussitôt outragé, aurait pu être celui d'une autre. Et peut-être est-ce une autre qui a pris subrepticement sa place dans ce drôle de roman, où la confidence est trompeuse, où la confession est sans cesse entravée par l'empreinte de fictions antérieures » (8). Les spécialistes trancheront, s'il y a lieu de trancher. Notons cependant qu'une passion comme celle de George Sand et Alfred de Musset ne pouvait pas ne pas laisser des traces dans la vie et l'oeuvre des deux deux amants. Pour Musset, on en trouve la marque dans son théâtre, sa poésie, et bien entendu dans La Confession d'un enfant du siècle. Quoi qu'il en soit, deux heures durant, la fiction aura été souveraine. Force est enfin de constater que la réalisatrice Diane Kurys s'est certainement reconnue dans le désenchantement d'une génération arrivée après la bataille. Un désespoir qui pourrait être le sien comme celui de ses contemporains. Le film est en effet sorti en 1999 : la cinéaste vient d'avoir cinquante ans. Le siècle se clôt. Et ils sont légion à penser que les lendemains ne chanteront plus. Là se trouve aussi l'intérêt d'un film qui en dit autant sur l'époque filmée que sur le monde qui l'a vu naître.

Un mot encore. Le film a été particulièrement chahuté à sa sortie. La critique l'a dans son ensemble égratigné. Le public est sorti clivé des projections. À l'instar de la Confession d'un Enfant du siècle, sorti le 29 août 2012, de Sylvie Verheyde, un film présenté au Festival de Cannes dans la sélection Un certain regard, avec Charlotte Gainsbourg dans le rôle de George Sand et Pete Doherty (leader du groupe rock The Libertines) dans celui d'Alfred de Musset, une œuvre qui n'a pas davantage eu les faveurs de la presse spécialisée, comme du public. Beaucoup n'ont vu dans le film de Diane Kurys qu'une illustration poussive, sans imagination ni talent, mal jouée, dirigée maladroitement, d'une effervescence sentimentale pourtant à nulle autre pareille. N'importe ! Le fantôme de l'écrivaine a inspiré Juliette Binoche qui incarne avec grâce dans Les Enfants du siècle l'un des plus beaux personnages romantiques jamais filmés, innocent et pur, ce qui déjà n'est pas rien. Autrement dit, et pour résumer : une inspiration pérenne et multiforme.
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George Sand, Elle et lui, Paris, Gallimard, Folio classique, 2008.
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André Jardin et André-Jean Tudesq, La France des notables, la vie de la nation (1815-1848), Paris, Éditions du Seuil, 1973.
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George Sand et Alfred de Musset, Correspondance, édition de Louis Évrard, Monaco, Éditions du Rocher, 1956.
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George Sand, Histoire de ma vie, Paris, Gallimard, « Quarto », 2004.
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George Sand, Elle et lui, Paris, Gallimard, Folio classique, 2008.
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George Sand, Lettres d'une vie, Paris, Gallimard, Folio classique, 2004.
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Claire Le Guillou, Le Paris de George Sand, Paris, Éditions Alexandrines, 2017.
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Alfred de Musset, La Confession d'un enfant du siècle, Paris, La Livre de Poche, 2003.