Alyiah hollywoodienne : cinéastes juifs en Amérique 1930-1994 (2)
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Otto Preminger et Jack Lemmon
Nous avons récemment mis en exergue ce que le cinéma américain de la première moitié du XX°siècle doit à des réalisateurs d'origine juive venus d'Europe, qu'ils soient nés de parents ayant immigré dans le Nouveau monde à la fin du XIX°siècle ou au tout début du XX°, c'est le cas pour Jules Dassin, George Cukor ou Joseph L.Mankiewicz, soit qu'ils aient quitté le Vieux monde après la Première Guerre mondiale, dès les années 1920 pour William Wyler, Fred Zinneman ou Ernst Lubitscht, jusqu'au mitan des années 1930 : pour Fritz Lang, Billy Wilder, Robert Siodmak, Otto Preminger ou Douglas Sirk, dont l'épouse est juive, devant l'affirmation mortifère du danger nazi. Si l'on se penche sur les films tournés par ces cinéastes, des années 1930 aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, un topos est attendu, rien d'autre que leurs regards de réalisateurs de films sur la politique antisémite du régime nazi, si regards spécifiques il y a eu. En d'autres termes, quelle place a occupé dans leur œuvre l'horreur antisémite nazie, de janvier 1933, jusqu'à la Shoah et ses conséquences. En ce cas, qu'en ont-ils dit, et sous quelles formes. Faut-il parler d'impératif catégorique ? Certainement pas. Sont-ce des questions qu'il peut être légitime de (se) poser, fussent-elles délicates ? Sans doute.

Samuel Fuller
Force est de constater que l'antisémitisme nazi (l'idéologie, sa mise en pratique) occupe une place marginale dans le travail des cinéastes d'origine juive installés aux États-Unis d'Amérique. La résistance française est évoquée par Jules Dassin dans Quelque part en France sorti en 1942, Fritz Lang évoque la résistance tchèque en 1943 dans Les Bourreaux meurent aussi (l'élimination du bourrHeydrich à Prague en 1942), Ernst Lubitscht la résistance polonaise d'une troupe de comédiens, avec To be or not to be, sorti en 1942. A noter que l'élimination de Reinhard Heydrich est également l'objet de Hitler's Madman , un film de Douglas Sirk, sorti en 1943.
Hitler's Madman
Les combats à leur tour ont été mis en fiction : dans Madame Miniver de William Wyler, sorti en 1942, une famille anglaise se retrouve sous les bombardements de l'aviation allemande -W.Wyller (soldat dans les forces aériennes des Etats-Unis avec le grade de major) participe également à la réalisation d'un documentaire, Fighting Lady, sur les écrans en 1944, qui relate les exploits du porte-avions USS Yorktown, pendant la Seconde Guerre mondiale. George Cukor tourne en 1944 un film de propagande pour l'armée de l'air des Etats-Unis : Wanged Victory. Cecil B. DeMille (Les Dix Commandements, 1956), fils de Mathilda Beatrice (née Samuel), dont les parents, juifs allemands émigrèrent aux États-Unis en 1871, tourne L'odyssée du docteur Wassel en 1944, le film évoque la guerre avec le Japon.

Les conséquences traumatiques de la guerre sont également le thème de nombreux films, ceux de Fred Zinnemann par exemple : Les Anges marqués, Acte de Violence, et C'étaient des Hommes, les deux premiers tournés en 1948, le dernier en 1950. Les camps font l'objet d'une attention particulière : en 1944, Fred Zinnemann tourne La Septième Croix. Des opposants politiques allemands sont enfermés dans les premiers camps de concentration nazis suite à l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler. En 1953 sort Stalag 17 de Billy Wilder, qui se situe dans un camps allemand de prisonniers américains. Trois films s'arrêtent sur le sort de soldats de la Wehrmacht revenus du front russe : Les SS frappent la nuit de Robert Siomak (1957), Le temps d'aimer, Le temps de mourir (1958) de Douglas Sirk, et Les Plus belles années de notre vie (1946) de William Wyler. C'est à travers le films noir que Joseph Leo Mankievicz aborde le nazisme dans Quelque part dans La nuit en 1946 -une affaire de meurtre impliquant de l'argent nazi. Au même moment, Edward Dmytryck, de descendance ukrainienne, signe un implacable pamphlet antinazi Les Enfants d'Hitler (1943), fustige le nationalisme japonais dans Face au Soleil levant (1943), et dénonce l'antisémitisme dans Feux croisés en 1947.
Le travail de quelques cinéastes américains, et pas des moindres, retient enfin notre attention. Anatole Litvak est un réalisateur américain d'origine ukrainienne. Il est né à Kiev en 1902. D'origine juive il quitte l'Europe en 1936, pour s'installer à Hollywood et prendre la nationalité américaine. En 1939, avec Les Aveux d'un espion nazi, il réalise un des premiers films ouvertement antihitlériens : un agent du FBI réussit à démanteler un réseau d'espions allemands. Sa sortie provoque un certaine hostilité, puisqu'une salle est incendiée par des sympathisants du régime nazi. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il réalise avec Frank Capra entre 1942 et 1945 trois des sept films de la série Why we Fight, commandée par le gouvernement américain. Le conflit refera son apparition dans ses derniers films : Le Traître en 1951 (film de guerre et d'espionnage : à la fin des hostilités, Karl Maurer, jeune allemand prisonnier des Alliés, se porte volontaire pour entrer dans les services secrets américains), et Le Bal des Maudits en 1967.
Michael Curtiz naît dans une famille juive de Budapest en 1886. Il arrive à Hollywood en 1926. La Seconde Guerre mondiale s'invite dans son oeuvre, dans Dive Bomber en 1941, Les Chevaliers du ciel en 1942, et bien sûr Casablanca, sorti en 1942, avec Ingrid Bergman et Humphrey Bogart.
Anthony Mann est né à San Diego en 1906 dans une famille juive d'origine autrichienne. Le second conflit mondial ne fait qu'effleurer son oeuvre. Quant à Stanley Donen (Chantons sous la Pluie en 1952), lui aussi d'origine juive, il n'en parlera jamais, à l'instar de Charles Vidor, né en 1900 dans une famille juive hongroise ; il tente sa chance en 1924 aux États-Unis. Josef von Steinberg, né en 1894 dans une famille de la classe moyenne juive viennoise, part avec ses parents aux États-Unis en 1924. Il ne se penchera qu'une unique fois sur la Deuxième Guerre mondiale, avec Anatahan, en 1952, où nous suivons des soldats japonais en déroute.

Exodus d'Otto Preminger
Seuls Billy Wilder et Otto Preminger prennent le risque d'évoquer la Shoah et ses multiples conséquences. Billy Wilder filme l'ouverture d'un camps de mise à mort en 1945 dans un documentaire : Death Mills (« Les Usines de la mort »). Otto Preminger, dans Exodus (1960), suit des rescapés juifs de la Shoah qui cherchent à rejoindre la Palestine. Notons qu'aucun film de fiction traitant du sort qui a été réservé aux Juifs, après 1933 en Allemagne, en Europe après 1939, plus précisément durant la mise en oeuvre de la « solution finale au problème juif en Europe » après janvier 1942, n'a été l'objet d'un travail fictionnel de la part de ces cinéastes.

Death Mills de Billy Wilder
Est-ce à dire qu'ils sont restés en partie insensibles à ce qui se passait de l'autre côté de l'Atlantique, sourds notamment au génocide des Juifs d'Europe ? Non, bien entendu. D'abord parce que comme nous l'avons vu précédemment, chacun a traité à un moment ou un autre de sa carrière un des aspects du second conflit mondial. Osons en outre quelques hypothèse : cinéastes juifs venus d'Europe, ils deviennent américains dans les années vingt et trente, et l'entre-deux-guerres constitue aux États-Unis l'apogée de l'antisémitisme. Un antisémitisme qui n'atteint jamais le niveau de haine observé en Europe. Les discours antisémites sont toutefois assez courants et de grandes figures, comme Henry Ford (qui inonde le pays des Protocoles des sages de Sion par l'intermédiaire, entre autres, de son journal le Dearborn Independent) ou le pasteur Charles Coughlin, peuvent se déclarer antisémites sans que cela soit considéré comme répréhensible. Citons aussi le militant politique William Pelley, fondateur des « chemises d'argent » sur le modèle des chemises brunes hitlériennes, elles-mêmes copiées des chemises noires de Mussolini. Sans oublier le sinistre pasteur pronazi du Kansas Gerald Winrod, lequel fonda un journal antisémite qui connut plus de 100 000 abonnés. Qui plus est, les Allemands forment à cette époque le plus grand groupe d'immigrés européens aux États-Unis, en particulier en Pennsylvanie. Tous n'étaient pas hostiles aux Juifs, tant s'en faut ; une forte minorité soutenait cependant le Troisième Reich. D'où certainement la prudence des immigrés de fraîche date d'origine juive. En particulier dans le secteur sensible du monde du cinéma, suspect de sentiments judéophiles. Quant à l'antisémitisme supposé de Walt Disney, une prudence urgente s'impose. Celui de Joe Kennedy, le père de John et Robert, ambassadeur à Londres avant-guerre, est en revanche avéré. Un mot encore. Deux affaires prouvent que les Juifs ne sont pas encore pleinement acceptés en Amérique avant-guerre : l'opinion publique américaine ne se mobilise pas, en 1939, ni pour les 20 000 enfants juifs allemands que cherche à sauver le projet Wagner-Rogers, ni pour les 900 réfugiés juifs allemands parqués dans le paquebot Saint-Louis que F.Roosevelt interdit de débarquer aux Etats-Unis, condamnés de la sorte au retour en Europe. N'importe ! Il faudra attendre Charlie Chaplin -qui n'est pas juif- et son Dictateur, pour que le cinéma américain attaque en 1940 de front le régime nazi. Le Dictateur "où l'on retrouve les caractéristiques du pauvre juif, menacé dans son existence même, adepte inimitable de la dérision, échappant à la mort par son intelligence et la complicité des ses -bons- voisins, dénonçant, avec quelle éloquence! les dangers du fascisme" (André Kaspi, Les Juifs américains, 2008). A cet égard, André Kaspi précise qu'"on peut se demander si le personnage le plus juif du cinéma n'est pas Charlot, notamment dans les films des années 1930. Charlot, le vagabond, pauvre, méprisé, aux prises avec les bourgeois, astucieux malgré tout, plein d'humour, incarne d'une manière brillante le Juif éternellement persécuté".
Tout compte fait, comme le souligne l'historien André Kaspi : " Les Juifs qui exercent leurs talents dans le cinéma ou à la télévision, défendent-ils des valeurs juives ? Sont-ils les propagateurs d'on ne sait quel programme qui aurait été élaboré par les organisations juives ? Peut-on affirmer, en toute honnêteté, que le cinéma américain est un cinéma juif ? A ces questions, la réponse est, de toute évidence, négative. Les uns et les autres sont américains avant tout". (Les Juifs américains, 2008).
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Après guerre, le génocide juif n'est pas ignoré mais marginalisé, non par antisémitisme : rappelons seulement que les États-Unis passent encore trois mois à combattre le Japon dans le Pacifique, et la lutte contre l'impérialisme soviétique commence dès 1945, bien que traditionnellement les historiens datent le début de la guerre froide en 1947. Viennent la guerre de Corée (1950-1953) puis la guerre du Vietnam (1964-1975) qui occuperont et les esprits et les écrans, grands ou/et petits.
The Big Red one de Samuel Fuller : l'horreur plein cadre
Nous l'avions oublié. Comment pourtant oublier un cinéaste de cette envergure. Samuel Fuller est né à Worcester, Massachussetts, dans une famille juive d'immigrants russo-polonaise. Il tourne en 1980 The Big Red One (en Israël), avec Lee Marvin, un des grands films de guerre, qui narre le parcours de la première division d'infanterie au cours de la Seconde Guerre mondiale en Europe après le débarquement du 6 juin 1944. Le réalisateur était soldat dans cette division américaine qui découvrit le camp de Falkenau. Dans le film le système concentrationnaire est considéré comme un tout, sans que l'extermination des Juifs d'Europe soit réellement prise en compte. La spécificité de la Shoah n'est pas abordée puisque le camp s'apparente davantage à un camp de concentration, mort par le travail, les coups, la malnutrition, les maladies, il ne s'agit pas d'une mort de masse par le gaz. Dans Verboten (Ordres secrets aux espions nazis), sorti en 1959, Samuel Fuller confronte toutefois des personnages de fiction à des images filmées dans des camps d'extermination, dans un film qui rapporte le travail de « dénazification »d'une petite ville allemande, Rothbach.

La liste de Schindler de Steven Spielberg
Il faudra attendre la série américaine Holocauste (controversée), réalisée par Marvin Chomsky, sur un scénario de Gerald Green, diffusée en 1979, pour qu'une œuvre de fiction -télévisuelle- sensibilise le grand public au sort qui fut réservé aux Juifs d'Europe dans les camps de mise à mort. En 1994, dans La Liste de Schindler, Steven Spielberg (juif lui aussi) filme la liquidation du ghetto juif de Cracovie en mars 1943, la construction du camp de concentration de Plaszow, le quotidien des déportés juifs dans l'enfer concentrationnaire nazi, le film se finit au sein du camp de mise à mort d'Auschwitz (chambres à gaz, fours crématoires, bûchers humains). Otto Preminger tourne en 1960 Exodus : ce sont les conséquences humaines et géopolitiques de la Shoah qu'il évoque. Somme toute : il aura fallu patienter plusieurs décennies, comme en Europe, pour que les esprits et la fiction s'emparent sans restriction de la Shoah, et qu'à cet égard des cinéastes juifs en fassent le sujet central d'un film de cinéma (Spielberg), afin que s'affirme enfin une mémoire juive autonome. Ce qui n'enlève rien au travail de Billy Wilder qui, dans son documentaire Death Mills (Les Usines de la mort), sorti en 1945, filme la découverte des camps nazis par les Alliés. Un mot encore : un épisode de la série américaine Band of Brothers (Why we fight), produite par Steven Spielberg et Tom Hanks, diffusée sur HBO en 2001, filme avec justesse la libération d'un camp de concentration où une grande partie des déportés est juive.
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Band of Brothers : Why we fight