A tribute to Jean Zay (Cannes 1939/Orléans 2019)

Fiche pédagogique : Festival de Cannes 1939/Orléans 2019
Le Festival de Cannes 1939 devait être la première édition du Festival International du film de Cannes lancée par le gouvernement français, sous l'égide du ministre de L'Instruction publique et des Beaux-arts, Jean Zay (assassiné par la Milice de Pétain en 1944), pour s'opposer à la Biennale du cinéma vénitienne. Le festival n'a pas eu lieu en raison de la déclaration de guerre du Royaume Uni et de la France à l'Allemagne nazie le 3 septembre 1939. Le Festival de Cannes aura lieu cette à Orléans du 12 au 17 novembre. Un jury composé d'élèves du secondaire devra départager de très nombreux films, ceux-là mêmes qui auraient dû faire l'objet d'un examen minutieux voici quelques décennies. Elle et Lui de Leo McCarey faisait partie des films retenus par les organisateurs. Il l'est de nouveau, bien entendu, cette année.
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Elle et lui (Love Affair) de Leo McCarey (1939), avec Charles Boyer et Irenne Dunne, 1h30m. Un film américain produit par la RKO.
À bord d'un paquebot parti de France en direction des Étas-Unis d'Amérique, lequel les conduit vers leur mariage respectif, Terry McKay (Irene Dunne), une chanteuse de cabaret, et Michel Marnet (Charles Boyer), un dandy français, séducteur réputé, se rencontrent sur le pont du bateau, puis tombent follement amoureux. Ils se promettent de mettre fin au projet de convoler en justes noces chacun de son côté, uniquement s'ils parviennent à trouver de quoi subvenir à leurs besoins, en ce cas de se retrouver six mois plus tard au 102e étage de l'Empire State Building à New York (symbole érectile d'une grande puissance en devenir). Le jour du rendez-vous, Terry est victime d'un accident, elle est renversée par une voiture à deux pas du building, Michel attend en vain. Terry préfère s'effacer pour ne pas être un poids pour Michel.

En lien avec le cours d'histoire de terminale sur les chemins de la puissance des Etats-Unis d'Amérique, s'impose le choix de la première séquence du film, d'une durée de dix minutes environ, en vue d'une exploitation en classe. Love Affair n'est pas uniquement une comédie américaine sophistiquée (ici à son apogée, l'essence même du genre) dont le réalisateur creuse avec bonheur la veine sentimentale. Le film dit également quelque chose de son temps. Il s'agira de préparer cette séquence de cours en demandant aux élèves de réaliser au préalable une biographie du réalisateur et des deux principaux acteurs, et de bien connaître le contexte géopolitique de l'année 1939. Pour l'année scolaire 2019-2020, il leur suffira de revoir le cours étudié l'année précédente sur la période concernée.
Il s'agit en premier lieu de projeter les dix premières minutes de Love Affair, donc le tout début du film. Michel Marnet, dont on ne connaît que le présent superficiel, fait d'éphémères conquêtes, quitte l'Europe pour s'établir en Amérique du Nord. Sous la forme de tableau ou à l'aide de quelques questions (précises), la classe, divisée en deux groupes, devra étudier la façon dont le cinéaste présente les Etats-Unis et l'Europe, ce qu'il en dit, et comment il le dit.
Dans cet extrait, Leo McCarey présente son pays comme une nation industrieuse, où le travail paie, quand Michel Marnet, un séducteur à la désinvolture propre au vieux continent, semble vivre de ses rentes (une cigale). À cet égard, il part épouser la riche héritière, Lois Clarcke, d'un magnat du ciment qui a fait fortune en Amérique, un homme à la froide détermination : sûrement un self-made man.
Des journalistes, concentrés sur leur microphone, annoncent sur les ondes, le départ de Michel Marnet, à l'étonnement de tous. Le journaliste français est maniéré, raide comme la justice, son propos est ampoulé, une affectation presque ridicule transpire de sa prestation. Le speaker anglais, affublé d'un monocle, est une caricature du fleg britannique, sa nonchalance n'annonce rien de bien vigoureux, loin s'en faut, il peine même à trouver ses mots. Au sujet de la réussite du beau-père du futur marié, il parle de quelqu'un qui a réussi dans « les cailloux et le sable », une ironie un brin méprisante. L'Américain est une boule d'enthousiasme communicatif, il vit avec fougue et simplicité son annonce, il semble s'exprimer d'un monde où la vitesse, la passion, l'effort et la réussite sont de rigueur.

En somme, un groupe d'élèves devra montrer à l'aide d'exemples précis (tirés du tableau, réponses aux questions) que Leo McCarey donne d'emblée une image positive du Nouveau monde, un autre, quant à lui, montrera que la vieille Europe apparaît dépassée, compassée, que le Vieux monde est à bout de souffle, étriqué, prisonnier de son prestigieux mais encombrant passé. C'est donc outre-Atlantique que tout se joue à présent. L'avenir est ailleurs. D'où le départ de Michel Marnet qui vogue vers l'Amérique pour se régénérer. En outre, le french lover, qui parle la langue de la puissance montante, emploie des techniques de séduction désuètes que raille Terry, très caustique à cette occasion. En rédigeant la biographie de l'acteur, les élèves auront noté que Charles Boyer fut une grande star aux États-Unis, qu'il joua avec les plus grandes actrices de l'époque, pour finir par demander la nationalité américaine pendant la Deuxième Guerre mondiale.
Lors de la rencontre de Michel et Terry, le vent souffle fort sur le pont, un passager en perd son chapeau. C'est un appel d'air venu du nouveau monde, une bourrasque de bon augure qui bouscule les trajectoires (la puissance avec), au moment où la démocratie subit de graves revers en Europe et que la guerre rôde de nouveau. Le film, sorti aux États-Unis et en France quelques semaines avant le début du deuxième conflit mondial, est prémonitoire à sa façon. L'Amérique apparaît en effet comme un refuge prospère face à la haine qui va bientôt ensanglanter une fois de plus le continent européen (pour autant, la crise économique et sociale née après le krach de 1929 n'est toujours pas jugulée en 1939). C'est aussi ce que dit Love affair entre deux images, entre autres.
En définitive, à l'aide de la classe, il s'agira de faire la synthèse de ces deux études, afin de montrer que Leo MacCarey, dès l'entame de son film, a cherché à souligner en filigranes que la jeune Amérique a pris le pas sur la vieille Europe. Une étape sur les chemins incertains et erratiques de la puissance des États-Unis d'Amérique.
Il faut sans doute conclure la séquence en évoquant le remake du film, An Affair to Remember, sorti en 1957, réalisé par Leo McCarey en personne, avec Cary Grant et Deborah Kerr dans les principaux rôles.
Bibliographie : Fabienne Costa, Elle et Lui / 1939-1957, Yellow Now, Belgique, 2018.
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