Shalom Salam (Tel Aviv on Fire : incendie circonscrit)

Publié le par O.facquet

 

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Comment écrire une histoire à quatre mains quand le plus puissant des deux impose par la force son récit, un pistolet sur la tempe de son acolyte ? Comment se forger un destin démocratiquement équilibré quand règne l'arbitraire fictionnel ? Que reste-t-il du vaincu quand le maître des lieux le prive de la mise en fiction de sa défaite, puisque ce sont de toute façon les vainqueurs qui écrivent l'Histoire, et qu'en ce cas : la légende l'emporte en lieu et place de tout débat et réflexion contradictoires ?

C'est ce que dit, entre autres, sur le ton de la comédie (douce-amère), et plutôt finement, Tel Aviv on Fire, un film israélien de Sameh Zoabi sorti récemment (2018). Salam (Kais Nashef), un apprenti scénariste trentenaire palestinien très occupé, un brin lunaire, vit à Jérusalem et doit se rendre chaque jour à Ramallah (en plein essor économique) en Cisjordanie pour participer à l'écriture et à la réalisation d'un soap-opéra populaire palestinien à succès des deux côtés du mur : Tel Aviv on Fire (une histoire d'espionnage abracadabrantesque, de Paris à Jérusalem, en passant par Tel Aviv, dans les années soixante). Salam se fait arrêter un jour à un check-point par un officier de Tsahal, Assi (Yaniv Biton), le commandant du poste de contrôle, dont l'épouse est une fan de la série, qui plus est émoustillée régulièrement par Marwan, un protagoniste du soap, soldat palestinien engagé dans les événement de juin 1967 -la guerre des Six-Jours gagnée par l'État hébreu. Blessé dans sa virilité, Assi, droit debout, va imposer petit à petit à Salam un nouveau scénario, une approche rapidement jugée par trop « sioniste » par les producteurs palestiniens -certains soldats israéliens trouvaient quant à eux la première mouture « antisémite ». Ambiance.

 

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Salam et Assi

 

Il y a plus pervers encore. Le fort ne se contente pas ici d'imposer au faible une vision des choses qu'il ne partage pas -d'autant que les échanges se font dans la langue du puissant. Il lui intime par dessus le marché d'en être l'auteur, de la mettre en images, donc de la prendre à son compte, de s'en faire le porte-voix, une double humiliation qui contamine et le long-métrage et la série réalisée dans ce long-métrage. Le film est de part en part une mise en abîme urticante. Assi impose à Salam une collaboration asymétrique, il en fait un collaborateur contraint et soumis, tout à la fois. On sait, avec le philosophe Paul Ricoeur, que l'identité est « narrative », je suis ce que je me raconte que je suis, en d'autres termes : je suis le récit que je me fais de ma vie. Nous sommes une mémoire, toujours lacunaire, et une histoire, forcément partiale, l'une et l'autre dépositaires d'un sens, inscrites dans le contexte de nos existences (Olivia Gazalé). D'où le tour de force politique audacieux de Tel Aviv on Fire qui fait de Salam la voix de son maître, lequel lui vole le droit imprescriptible de se raconter. Jusqu'à un certain point. Une scène est à cet égard symboliquement violente entre toutes : Salam se rebelle, envoie bouler Assi soudain interdit, littéralement sur le cul, rééquilibre l'édifice fictionnel, il reprend le contrôle du récit, raconte une histoire, la sienne, et en filigranes : celle de son peuple. En somme il se réapproprie sa vie.

 

Résultat de recherche d'images pour "tel aviv on fire" Lubna Azabal (Tala) et Yousef Sweid (Yehuda)

 

La réalité géopolitique est bien sûr plus complexe, Sameh Zoabi force le trait, joue la carte de la caricature. N'importe ! Le film « renvoie vite aux personnages quelques vérités qu'ils ne voulaient pas forcément voir » (Jean-François Pelle dans Les carnets des Studio de Tours du mois d'avril 2019). En un mot : tout sauf une œuvre manichéenne. Chacun en prend pour son grade, l'officier en premier lieu. A l'instar du cinéma d'auteur israélien des années soixante et soixante-dix, mouvement nommé la Nouvelle Sensibilité (Le cinéma israélien de la modernité d'Ariel Schweitzer, 1997), Tel Aviv on Fire et son humour caustique ouvre un champ de réflexion sur la question de l'identité culturelle israélienne et palestinienne. Loin de la politique mortifère de l'actuel premier ministre israélien, le film de Sameh Zoabi, de par son existence même, est un reflet fidèle de la vitalité démocratique de l'État d'Israël. D'autre part, rien que pour les dernières séquences, où Salam résout ses problèmes, un rapide accouchement après de violentes contractions, par un coup de maître final (il est coincé, rappelons-le, entre un colonel envahissant et des soutiens arabes pointilleux), le film laissera une trace. Ya habibi Tel Aviv.

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Publié dans pickachu

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