Portraits de famille (Deux Fils de Félix Moati)

Publié le par O.facquet

Deux fils - Ecran et toile

 

Deux Fils, le premier long métrage de Félix Moati (fils de Serge et neveu de Nine) comme réalisateur (d'habitude il fait l'acteur, et il le fait bien), sorti très récemment, met dans l'embarras tant il déroute, pousse à l'égarement, aux chemins de traverse, pour mieux se perdre, afin de se retrouver sans doute ressourcé, voire ragaillardi, un temps soit peu. Un fardeau qu'il faut certainement prendre comme une bonne nouvelle. Deux fils, sans avoir l'air d'y toucher, l'air de rien, parle de nous, du petit monde qui nous est donné d'habiter, plus précisément engage tout un chacun à un exercice réflexif, espérons-le roboratif, loin de tous les conformismes, cette mauvaise foi qui nous guette, sans exception.

Madame a quitté le domicile conjugal pour vivre sa vie dans les bras d'un fonctionnaire d'ambassade. Joseph (Benoît Poelvoorde), médecin généraliste à Paris, élève seul ses deux fils, Joachim (Vincent Lacoste, sur sa lancée : il ira loin) et Ivan (épatant), le premier, dans la vingtaine : thésard par intermittence en psychiatrie, parrain paumé du fils de son meilleur ami ; le plus jeune : un collégien inquiet, parfois angoissé, un œil toujours avisé sur ses copines de classe.

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Joseph abandonne son cabinet pour se consacrer à l'écriture. Il perd son frère aîné (un cancer), sombre dans une dépression pentue, et vit perché. Joachim argue d'une déception sentimentale pour repousser aux calendes grecques la rédaction de sa thèse. Ivan, le terrible, du haut de ses treize ans, en pleine crise mystique, amoureux d'une Barbie de son âge, s'insurge contre l'inconséquence de son père et de son frère, entre en guerre, les met face à leurs responsabilités, partant fragilise l'équilibre précaire d'une famille a priori soudée. Joseph n'a aucun talent. Sa prose laisse à désirer. Joachim se contrefiche de la médecine et plus encore de son exercice, il préfère s'abandonner dans les bras de la jolie prof de latin (Anaïs Demoustier, craquante) de son jeune frère. L'un et l'autre se bercent d'illusions, et finissent par s'endormir, un sommeil peuplé de cauchemars dont Ivan est une victime collatérale (il faut voir comment le père et le fils se protègent mutuellement, Joachim allant même jusqu'à rencontrer l'éditeur de Joseph pour tenter de le circonvenir, lequel éditeur finira par lâcher le morceau). Le cinéma français sait filmer tout ça avec talent et régularité. Où se niche alors l'originalité du film de Félix Moati ? Pourquoi sort-on de la projection plus tout à fait le même ? Il y a bien quelques attendus socio-psychologiques, trop attendus peut-être : la société post-moderne dépressive (déréliction à tous les étages), l'absence généralisée de sens (Ivan interroge le ciel), la démission d'adultes parfois irresponsables (l'adolescent souhaiterait que les grands tiennent leur rôle), l'implosion de la famille nucléaire (maman où t'es?), le désarroi des jeunes générations face à des hommes qui n'en sont plus (phallus et coutumes), entre autres. Le tout porté par une mise en forme erratique qui sied parfaitement au propos, avec une fin ouverte afin de laisser aux spectateurs le soin de poursuivre le travail. L'intérêt de Deux fils réside ailleurs toutefois. Le metteur en scène prend quelques risques, s'aventure sur un terrain casse-gueule, une zone minée : le salut du sexe dit fort vient de la gente féminine qui s'efforce de justifier avec tendresse et à propos l'existence de ces trois hommes de trois générations différentes. Ivan finit par séduire sa Barbie, Joseph trouve du réconfort auprès d'Agathe rencontrée lors d'une lecture publique, quant à Joachim, il reprend contact avec le réel par le partage de son imagination avec la belle Esther, plus simplement il se laisse aller. Un quart d'heure durant, il fallait trouver les mots justes (dialogues), ne pas trop en dire (une économie de moyens expressifs), faire se bouger les corps avec tact (scénographie sans esbroufe), choisir le bon rythme (montage), laisser planer quelques doutes (scénario), ne rien asséner (élégance minimale), rien n'étant jamais gagné, du provisoire : comme toujours. Félix Moati s'y est employé avec bonheur. Le reste du film est de même nature. Voyez la séquence où Esther et Joachim se retrouvent à la piscine, les voici sous l'eau, comme en apesanteur soudain, ce qu'ils se disent est incompréhensible, belle métaphore de l'incommunicabilité, d'une renaissance également (le bassin comme placenta), car pour ne pas toucher le fond : ils vont conjoindre leur solitude pour faire ensemble un bout de chemin, sous un ciel désespérément vide. Un pied de nez en forme de réconciliation dans une atmosphère jazzy au désespoir ambiant. Il fallait bien une heure trente d'images et de sons pour formuler tout ça. Nous n'oublierons pas.

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Publié dans pickachu

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