Green Book de Peter Farrelly : notes d'espoir.

Publié le par O.facquet

 

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Green Book est un film américain de Peter Farrelly, sorti en 2018, le premier du cinéaste sans son frère Bobby.

En 1962, alors que John Kennedy est toujours président des Etats-Unis d'Amérique, et son frère Bobby ministre de la justice, Tony Vallelonga (Vigo Mortensen qui se hisse au rang des plus grands, c'est-à-dire de Robert de Niro), videur fougueux italo-américain sans scrupule de cabaret (voir au mitan du film la calotte qu'il inflige à un récalcitrant qui refuse de trouver un piano Steinway pour l'artiste), au racisme décomplexé, est engagé pour conduire et protégé Don Shirley (Mahershala Ali, du lourd), talentueux pianiste noir, maniaque, affecté, et particulièrement attaché aux bonnes manières, lors de sa tournée dans le très conservateur Sud des Etats-Unis, là même où les lois ségrégationnistes Jim Crow sont encore strictement appliquées. Il se produit dans des hôtels haut de gamme de la société huppée blanche confédérée, mais doit se loger dans des lieux parfois interlopes indiqués par The Negro Motorist Green Book, lesquels acceptent les gens de couleur.

On a eu beau se tenir à l'écart des disputatio cinéphiliques autour du film, ne rien avoir lu à ce sujet, sinon le synopsis, et encore, rapidement, impossible d'entrer dans la salle sans se poser quelques questions préalables, un brin méfiant. On sent le coup venir à vrai dire. Deux hommes d'origines différentes, aux caractères à la fois bien trempés et antagonistes, vont finir par s'apprivoiser, apprendre à se comprendre, pour finalement devenir amis, par delà tout ce qui pouvait au départ les opposer.

 

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De bons sentiments. Un scénario cousu de fil blanc. Des racistes raffinés très racistes. Des larmes à la fin. Deux entêtés adoucis par la promiscuité. Un road-movie de plus. En d'autres termes du balisé. Sans doute un bon film, humaniste à coup sûr, honnêtement mis en scène : aussitôt vu, aussitôt oublié.

Une vraie crainte, donc ? Pas vraiment. Le réalisateur est Peter Farrelly, et Fous d'Irène (2000) est un des meilleurs films américains de ces vingt dernières années. On le sait habile mais aussi capable de sortir des sentiers battus. Ce qui rassure un peu. Le film commence. Et là, on se dit qu'à vouloir plagier platement Martin Scorsese, larges mouvements de caméra dans un cabaret où la fête bat son plein, Green Book est mal parti. L'intrigue se met en place. Chacun joue sa partition avec un professionnel rébarbatif et soporifique, tout à la fois. Tony est un méchant au grand cœur, sa femme une parfaite femme au foyer américaine des années soixante, une mère courage (Dolores : Linda Cardellini, parfaite), la famille italo-américaine est soudée mais envahissante, xénophobe par habitude, Don Shirley en fait des tonnes, le modèle indépassable du type coincé qui se fait une très haute idée de sa personne, quant à ses musiciens, ils sont aussi sinistres qu'un ensemble de jansénistes un soir de Noël. La patience paie : tel un produit sorti depuis quelques minutes du congélateur, tout ce petit monde par finir par se décongeler par touches impressionnistes. L'histoire devient agréablement erratique, les personnages perdent de leur rigidité pour gagner en complexité, ils se dérident à pas lents. C'est ce qui fait la force de Green Book, et le rend terriblement attachant. Tony n'est pas la brute épaisse qu'il laissait d'abord entrevoir : lorsqu'il découvre l'homosexualité de Don Shirley, la séquence est d'une rare pudeur, sans pathos superfétatoire. Tony souffle à son employeur que dans son milieu professionnel : il en a vu d'autres. Passons à autre chose : pas de quoi en faire un drame (Don Shirley n'est pas communiste, ouf !). Il s'agit simplement de ne pas se mettre en danger. Point barre. Don Shirley apprend de son côté à apprécier le poulet panné, mangé avec les doigts, venu de la chaîne Kentucky Fried Chicken. Ce qui lui coûte énormément. Il n'est pas le psycho-rigide envisagé. L'un cadre l'autre (on ne vole pas) qui à son tour à son tour l'aide à se décadrer (jeter des os de poulet par la fenêtre d'une voiture et en rire). Naît une complicité affectueuse où les bonnes distances sont respectées. 

 

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Peter Farrelly enregistre avec subtilité ses infimes évolutions : un rictus, une remarque banale, un geste de la main, un regard furtif, une façon de se tenir, d'échanger, de s'agacer, de s'étonner, l'intonation d'une voix, un rire contenu, un fou rire inattendu, tous ces petits riens qui fondent une relation en mouvement. Surtout Peter Farrelly sait filmer la neige. Comme il sait filmer un policier débonnaire, à l'altruisme spontané. La séquence où Don Shirley appelle Bobby Kennedy pour qu'il les sortent d'une mauvaise passe est un tour de force risqué mais réussi. On craint le grotesque. Peter Farrelly, à la frontière du burlesque, impose une ironie légère qui ravit. Plus largement, Green Book est envahi au fil des minutes par un humour tout en nuances (Don Shirley devient la plume de son chauffeur, pour le plus grand plaisir de sa femme), une ironie primesautière, ce qui dédramatise certaines situations plombantes, et permet au film d'échapper au piège du didactisme pontifiant. A cet égard, la séquence du concours de mangeurs de hamburgers auquel se prête Tony, ainsi que le récit qu'il en fait à sa femme Dolorès (une belle personne), vaut le détour.

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Green Book est aussi un film sur la lutte des classes : Don Shirley -lequel refuse d'être assigné à résidence, il est noir, entre autre chose- prend conscience qu'il prend davantage son pied à jouer du jazz dans un bar populaire, où il se sent au bout du compte chez lui, qu'en compagnie de bourgeois hypocrites et coincés qui le rémunèrent habituellement ; il s'éclate, au sens propre du terme, il brise l'armure pour aller de l'avant, il est enfin lui-même, autant qu'on peut l'être. Green Book évoque enfin l'histoire sombre des Etats-Unis : Tony et Don Shirley tombent en panne (la voiture surtout), dans un champ de coton face à eux travaillent des gens de couleur harassés, interdits à la vue d'un noir laissant seul un blanc réparer le véhicule. L'Amérique et l'esclavage. Le cinéaste filme tout ça sans avoir l'air d'y toucher. Du grand art. Leur retour à New York est homérique. La nuit de Noël ne se raconte pas. C'est un cadeau de la voir sans jamais en avoir entendu parler. Bobby Farrelly doit être fier de son frère. Sans conteste. Merci l'artiste.

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Publié dans pickachu

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