Un long fleuve pénible (quelques mots sur Un Long fleuve tranquille -1988). Les gens de peu et leur caricature au cinéma.

L'Histoire retiendra qu'en cet automne 2018 le peuple français a fait trembler le pouvoir en place pour mettre fin à de trop nombreuses injustices, et exiger davantage de respect. Voici trente ans sortait le 3 février La Vie est un long fleuve tranquille du publicitaire Étienne Chatiliez. Que les chalecos amarillos ne s'en prennent pas trop vite au président Macron. Il n'était âgé que de onze ans à l'époque. Un peu jeune pour oeuvrer derrière la caméra. Nonobstant la maturité certaine du garçon dans diverses pratiques. Disons d'emblée que le film pue. Et pas qu'un peu. C'est à la mode de se lâcher. Allons-y, donc.

Dans une ville du Nord de la France vivent deux familles que tout oppose. Les Groseille (fruits acides), aux revenus modestes, flanqués de leurs six enfants, occupent une HLM, un attrape-mouches bien fourni au plafond du salon et de la cuisine, des détritus tenaces sur la table, ils crachent de bon coeur sur l'écran de la télévision quand le programme déplaît, abusent d'aides sociales, en un mot vivent au quotidien de combines et de larcins bien huilés. La critique bouda le film, le public le plébiscita. Se reconnu-t-il dans ce portrait abject à lui tendu ? On n'ose le croire.
Les Le Quesnoy (bah voyons!) sont des cathos aisés pratiquants et coincés mais plein de bonne volonté et de bienveillance pour leur prochain. Monsieur est directeur régional de l'EDF. Madame s'investit avec ardeur et régularité dans les activités de la paroisse, les kermesses entre autres choses, aux côtés d'un prêtre en surchauffe (un pope star ?), quand elle ne s'occupe pas de l'éducation de ses progénitures, autant d'enfants de Dieu à mettre dans le droit chemin. On ne sait rien de leur sexualité. Déception. Quitte à faire.

Deux familles bien typées : choisis ton camp camarade pour une vie entière.
Quelque chose cloche pourtant dans le tableau. Un des fils Groseille, Maurice, inquiète la famille : il fait preuve d'intelligence, tel un rejeton de bonne famille. Bernadette, la petite Le Quesnoy, fait, quant à elle, montre d'un mauvais goût digne des classes dangereuses.
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Une petite explication s'impose. Où l'on découvre au passage que pour Chatiliez l'inné l'emporte sur l'acquis. Ce monsieur a de la suite (de la fuite ?) dans les idées. Douze ans plus tôt, le soir de noël, à la maternité du coin, Josette (le prénom bordel !), une infirmière blessée par la lâcheté crasse de son amant qui n'est autre que le gynécologue du service, décide d'échanger au berceau deux nouveaux nés : le fils Le Quesnoy et la fille Groseille. Viennent ainsi au monde sur un coup de colère amoureux, Maurice Groseille et Bernadette Le Quesnoy. Pour des motivations similaires, douze plus tard, Josette se venge en annonçant la bonne nouvelle aux familles respectives. Alleluia ! On se calme chez les chalecos amarillos. Bernadette reste chez les rupins, tout en continuant de se maquiller comme une fille de joie (pour Chatiliez : une prolo c'est une pute), quand Maurice quitte sa caverne crasseuse contre rétribution : chez les pauvres il n'y a pas de petits profits. Un sou c'est un sou, nom de Dieu ! Les clichés s'abattent sur le film comme la petite vérole sur le bas clergé. Ils volent en escadrilles. Plutôt bas. Cela n'engage que votre serviteur, mais si tout compte fait les Le Quesnoy s'en sortent plutôt bien, les Groseille sortent étrillés du film, les milieux populaires sont moqués avec une méchanceté honteuse, un portrait humiliant et dégueulasse qui ne mérité aucun égard ni considération. Une œuvre caricaturale dénuée de tout talent, comment aurait-t-elle pu en faire preuve de toute façon ? La forme étant le fond qui remonte à la surface (Hugo). C'est d'une remontée d'égout qu'il est question ici. De l'abjection. N'est pas Ettore Scola qui veut. Disons qu'une forme de moquerie lourdingue (même assumée) confine au mépris (merde quoi !).

Plus récemment il y a aussi Les Tuche (du Nord également, décidément ils s'acharnent) d'un certain Olivier Baroux. Les Tuche1 en 2011, Les Tuche 2 en 2016, Les Tuche 3 cette année où le pére Tuche, ancien chômeur fier de sa situation d'assisté, devient président de la République et rétablit les comptes de la nation en taxant les entreprises du CAC40, après avoir organisé une grève gigantesque dans tout le pays. Cela se complique quand il décide de rajouter un jour de congé avant et après chaque jour de congé. Cette propension d'un certain cinéma français souvent à prendre les gens de peu pour des cons moches, hargneux, grossiers, crasseux, avides, vils et veules, fainéants et idiots. Des beaufs en somme. Même à gôche. Revoir Toni ou La Règle du Jeu de Jean Renoir. Les films de Grémillon également. De la généralisation excessive naît la bêtise. Il nous faut de la délicatesse, à défaut : un peu d'attention. Bonnes fêtes. Hasta luego. La seule réussite du film : la naissance d'un grand acteur en la personne de Benoît Magimel. Bienvenue chez les ch'tis à côté c'est du Nietzsche.
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