Rambo versus Joker : Il était une fois dans l'Est (intervention aux RDV de l'Histoire de Blois 2018)

Publié le par O.facquet

 

A mes camarades de Blois : Cristine Lécureux (IPR en Histoire-géographie dans l'Académie Orléans-Tours), Emmanuel Gagnepain et Philippe Couannault, collègues et amis ; à ma fille Lucie pour ses relectures implacables.

 

   

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Un spectre hante l'ensemble du cinéma américain depuis le début des années 1960 : la guerre du Vietnam et ses conséquences. La guerre du Vietnam est un des traumatismes majeurs de la société américaine au XX°siècle, l'engagement militaire le plus fauteur de divisions depuis la guerre de Sécession. Ce fut en outre la guerre la plus longue menée par les États-Unis, et leur première défaite militaire (plus de 58 000 victimes côté américain, 300 000 blessés, presque deux millions et demi de jeunes Américains ont servi au Vietnam, 543 000 GI's se trouvent dans le pays en 1969, presque un million et demi de morts vietnamiens, et la conflit aura coûté 150 milliards de dollars aux États-Unis). Une défaite qui ne fut pris en charge par aucun discours officiel. Partant, le pays s'enferma dans une forme de stupeur, sombra même dans un état dépressif collectif. Or, c'est en partie par le truchement des représentations cinématographiques qu'un discours sur le Vietnam va parvenir à s'articuler à la suite de cette déroute. Notons cependant que les films ayant pour objet l'intervention américaine dans ce pays n'ont pas exercé pour autant l'influence politique et morale dont on les croyait porteurs. 

 

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                                                                                      La force et la puissance des images, donc. À cet égard, Apocalypse Now, au regard de l'état de sidération hypnotique dans lequel il laissa nombre de spectateurs, fut pour beaucoup, et dans un même mouvement, une des portes d'entrée et dans la cinéphilie et dans l'Histoire. Avec comme toile de fond la guerre du Vietnam, la « sale guerre », une « guerre ingagnable » selon l'historien John Prados (Vietnam. The History of an Unwinnable War. 1945-1975, University Press of Kansas, 2009). Il est possible de parler ici d'une forme de scène primitive. Le film intrigua autant qu'il passionna : ce film de guerre baroque ne ressemblait en effet à rien de connu jusque-là. Depuis le début du conflit, plus de trois-cents films de fiction américains ont pris pour sujet la guerre du Vietnam, le sort des soldats puis des vétérans, des films « vietnamistes » pour reprendre la terminologie de Laurent Tessier, un spécialiste de la question (Le Vietnam, un cinéma de l'apocalypse, Cerf-Corlet, 2009). Il serait fastidieux et impossible ici d'en dresser une liste exhaustive, de A Yank in Vietnam de Marshall Thompson sorti en 1964, en passant par Les Bérets verts de Ray Kellog et John Wayne, Greetings ou Outrages de Brian De Palma sortis en 1968 pour les premiers et en 1989 pour le dernier, Les Visiteurs d'Elia Kazan sorti en 1972, Taxi Driver de Martin Scorsese en 1976, Coming Home de Hal Hasby et Voyage au bout de l'enfer de Michael Cimino sorti en 1978, Rambo II : la mission de George P. Cosmatos sorti en 1985, Birdy d'Alan Parker sorti en 1984, Platoon d'Oliver Stone, Good Morning Vietnam de Barry Levinson ou Hamburger Hill de John Irvin sortis en 1987, Garden of Stones de Francis Ford Coppola sorti en 1988, L'Échelle de Jacob d'Adrian Lyne en 1990, sans oublier le documentaire de Emile de Antonio Vietnam : année du cochon sorti en 1968, ces films ont contribué à façonner le souvenir de cette période historique décisive. Majoritairement, ces œuvres n'appartiennent pas à une tradition américaine du cinéma dit de sécurité nationale qui légitime la puissance armée des États-Unis d'Amérique, la justifie également, un cinéma de soutien à la politique de la puissance de l'Empire ; hier Le Jour le plus long (1962) ou Top Gun (1986) ; plus récemment : La Chute du faucon noir (2001) ou Captain Philipps (2013). Au contraire, chacun à sa façon, ces films la contestent ou la fragilisent, à quelques exceptions près (Jean-Michel Valantin, Hollywood, le Pentagone et le monde, trois acteurs d'une stratégie globale, Autrement, 2003).

 

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Précisons que trois périodes distinctes structurent la prod  uction de films de guerre américains ayant le deuxième conflit vietnamien comme sujet majeur ou comme toile de fond. Du mitan des années soixante à la fin des années 1970, ces films sont légion, souvent de qualité, mais le public n'est pas toujours au rendez-vous. D'autant que que le conflit est fortement couvert par les médias, l'immédiateté des images séduit davantage que la fiction. La période qui s'étend de 1978 au mileu des années 1980 voit le début de la production de masse de films sur le Vietnam. De 1986 au début des années 1990 : nous assistons à l'apogée du genre, c'est l'âge d'or du cinéma-Vietnam. Après 1990, les films liés à ce conflit sont moins nombreux, le public paraît s'être lassé, l'intérêt pour les films sur le conflit vietnamien semble retomber. Le film de guerre US commence à se pencher sur de nouveaux théâtres d'opération, en Afrique par exemple, au Moyen-Orient bien sûr.

 

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Force est cependant de constater que le fantôme continue de hanter le cinéma américain, entre autres. Forest Gump (1994), de Robert Zemeckis, est exemplaire à ce sujet : Tom Hanks (Forrest Gump, donc) illustre au cours d'une traversée chahutée des années 1960 et 1970 la perte de confiance de l'Amérique, un sentiment tenace de vulnérabilité et de culpabilité, la fin aussi d'une forme d'innocence. Prenons surtout le film Jarhead de Sam Mendes sorti en 2005.

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Durant l'été 1990, Anthony Swofford, fils et petit-fils de militaires, vient de fêter ses vingt printemps. Il est envoyé dans le désert saoudien dans le corps des Marines. Début 1991, la première guerre du Golfe éclate. Son bataillon est l'un des premiers à se déployer dans l'immense désert de sable. Bien que la guerre du Vietnam soit finie depuis une trentaine d'années, le conflit, tel un retour entêté du refoulé, ne cesse d'affleurer dans le récit tout au long du film.

La première séquence de Jarhead pourrait rappeler Full Metal Jacket de Stanley Kubrick (1987), c'est-à-dire l'entraînement à la fois martial et féroce des jeunes recrues.

Plus loin, les Marines assistent à la projection d'Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, sorti en 1979.

Plus tard, les soldats pensent recevoir par le courrier une cassette video de Voyage au bout de l'enfer (1978) de Michael Cimino, mais c'est une une video érotique de l'épouse d'un soldat du régiment.

Un dernier exemple : les troupes irakiennes viennent de mettre le feu aux puits de pétrole du Koweït. Les Marines affrontent une pluie noire poisseuse inattendue, quand un hélicoptère passe dans le ciel au son d'une chanson des Doors. Un soldat s'étonne de cet anachronisme musical en faisant remarquer « qu'ici on n'est pas au Vietnam ». À l'instar pourtant de leur aînés, les Marines se trouvent prisonniers d'une nature infernale. Récemment Pentagone Papers de Spielberg est venu revivifier le genre.

Ce vampirisme touche également notre cinéma national. Dans le film de Florent Émilio-Siri, L'Ennemi intime sorti en 2007, nous suivons un détachement de militaires français dans les hautes montagnes kabyles pendant la guerre d'Algérie. Un hélicoptère vient chercher des blessés : par le travail sur le son (le ballet assourdissant de l'aéronef), le travail sur l'image et la mise en scène, nous sommes soudain transposés au Vietnam. Précisons à cet égard que les réalisations françaises liées aux « aventures » indochinoises ou algériennes sont beaucoup plus rares, notre catharsis nationale se fonde davantage sur l'inhibition, le non-dit et le tabou. Il s'agirait cependant nuancer ce constat, devenu un cliché tenace (parler par exemple de L'Insoumis d'Alain Cavalier avec Alain Delon, sorti en 1964). Une autre fois peut-être. Il faudra quoi qu'il en soit attendre 1999 pour pouvoir parler officiellement de guerre d'Algérie. C'était hier.

 

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Deux films vietnamistes ont retenu notre attention : Rambo de Ted Kotcheff sorti en 1982 et Full Metal Jacket de Stanley Kubrick sorti en 1987. L'un est sujet à controverse, voire à caution, le second fait autorité, presque l'unanimité. Au delà des polémiques, Rambo est un film somme qui transpose le conflit vietnamien sur le sol américain et passe en revue avec finesse le passé guerrier des États-Unis, du massacre des Amérindiens, en passant par la Guerre civile et la Seconde Guerre mondiale (la guerre contre la Japon impérial dans le Pacifique), sans oublier bien entendu le bourbier vietnamien et ses conséquences. Full Metal Jacket n'est pas un film patriotique, et sur un ton souvent ironique il s'ingénie à tourner en dérision les codes du genre. Toutefois, Stanley Kubrick ne s'y montre ni explicitement pacifiste ni pro-guerre. Plus sans doute qu'une analyse politique circonstanciée, c'est une œuvre métaphysique, une réflexion sur l'instinct d'agression qui pousse depuis toujours les hommes au pire (un thème récurrent dans l'oeuvre de Kubrick). Un mot encore. Dans son ouvrage Nuit américaine sur le Vietnam (Éditions Anovi, 2009), l'historien du cinéma Michel Jacquet souligne que la plupart des films qui ont traité du conflit vietnamien « ont oeuvré comme des écrans de fumée ». Et d'ajouter : « De toute évidence, quelle qu'ait été leur intention première, ils ont contribué à reléguer la guerre dans une forme d'abstraction, ne permettant d'appréhender ni l'expérience vécue par les soldats américains, ni les sentiments et les aspirations du peuple vietnamien. Il allait falloir attendre quelques années et un cinéma aux ambitions moins « artistiques » pour qu'un réel souci d'objectivité devienne plus perceptible ». Il pense certainement à Platoon (1987) ou à Entre Ciel et Terre (1993) d'Oliver Stone. Le débat reste ouvert.

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Publié dans pickachu

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