Très honoré (Plaire, aimer et courir vite de C.H., 2018)

Publié le par O.facquet

 

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à Isabelle et Emmanuel

 

Plaire, aimer et courir vite (originellement intitulé Plaire, baiser et courir vite) est un film poignant, une synthèse entre radicalité et cinéma plus grand public. François Truffaut aurait été fier du réalisateur Christophe Honoré, lequel lui rend hommage quand un des protagonistes vient se recueillir sur sa tombe dans un cimetière parisien, après s'être ressourcé sur celle de Bernard-Marie Koltès. Des hommes souvent se plaisent, s'aiment parfois, toujours courent après le temps avant que la mort ne les sépare à jamais. Affronter de face la certitude de l'éphémère, sans aucune échappatoire. Nous sommes en 1990 entre Paris et Rennes. C'est l'été. Jacques (Pierre Deladonchamps) est écrivain et auteur de théâtre, la trentaine, il a des amants, un fils et un ami à la vie à la mort : Mathieu (Denis Poladylès). Jacques croise Arthur (Vincent Lacoste) dans un cinéma, un tout jeune homme lettré vaguement étudiant, ils se plaisent, s'écrivent, une liaison épistolaire tortueuse, s'aiment à en mourir, font furieusement l'amour, nonobstant quelques incartades sans importance : des amours contingentes périphériques, loin des amours nécessaires qui font une vie. Hésitations amoureuses et élans vitaux. Le film de Christophe Honoré est tout ce que 120 Battements par minute n'est pas. D'une élégante sobriété. Rien de tape-à-l'oeil racoleur ici. Même la crudité de certaines scènes de sexe n'empêche pas le film d'enregistrer des sentiments, des faits et gestes, des mots d'une portée universelle. La dernière demi-heure, hors-sol, d'une poésie rare dans le cinéma français du moment, mêle l'humour et la tragédie, le prosaïque et l'idéal, l'ironie la plus féroce et l'honnêteté la moins frelatée, légère et plombée tout à la fois, conjugue une inextinguible soif de vivre et l'inexorable déchéance qui mènera Jacques au suicide. Avant d'en arriver là, le film offre bien des fulgurances qui doivent tout au cinématographe, au talent du cinéaste. Jacques prend un bain avec un ancien amant au visage christique, malade du sida au stade terminal. Les stigmates de la maladie tavellent un corps à bout de souffle. Ils se prennent dans les bras, très fort. Une scène sidérante, d'une beauté définitive, d'une évidence inattendue. Jacques (Saint-Jean Baptiste d'occasion ?) prend soin de l'hygiène de son ami (Christ d'un jour ?), se lavent-ils de leur péchés, fardeau de l'humaine condition ? Bon. Allez savoir.

 

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Jacques souffre lui aussi du VIH. Le temps lui est compté. Qu'elle nous soit sobrement contée. La maladie prend le dessus. Jacques souffrant et fiévreux, revit la scène du bain. Il baise le pied de son ami. Ils sont à nouveau face à face dans une baignoire. Il s'agit de se purifier avant le saut dans l'inconnu. Chienne de vie. Le film touché d'une même fébrilité atteint au sublime. Le cinéma de Christophe Honoré ne rachète rien ni personne, il aide à vivre, ce qui déjà n'est pas rien. Les trente dernières minutes, donc. Honoré filme l'amitié avec une intensité, mais surtout une justesse qui exigent qu'on s'y arrête un temps. Jacques confie à Mathieu ses carnets, ses dernières volontés, fait le bilan d'une courte vie, il a choisi de mettre fin à ses jours, d'être maître de son destin, de reprendre la main sur ce virus qui le ronge. Ils rient, pleurent, parlent pour ne rien dit, ou tout dire, sans pathos ni fioritures superfétatoires, des figures imposées (ou pas) où le silence a sa place ; ce qui les lie, les a liés des années durant, nous saute soudain à la gueule, l'on comprend que ce commerce était indéfectible, profond, sincère, réciproque, vierge de tout ressentiment, s'il était de toute façon possible d'en douter encore.

 

 

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Un dernier plan sur Arthur tenu à distance de cette cérémonie des adieux. La caméra le contourne, puis prend son envol. En définitive, Plaire, aimer et courir est moins un film d'amour qu'un hommage incandescent à l'amitié qui parfois résiste à tout (à tous). Il est des moments de vérité où tricher devient inutile. Honoré a su capter ce moment de grâce cinématographique, heureux ceux qui ont pu assister au tournage, écouter les recommandations faites aux acteurs (inoubliables frères humains), le voir hésiter, se ressaisir, faire des choix de mise en scène, d'éclairage, orchestrer le montage, puisque ce sont les formes qui ont en définitive le dernier mot. A la fin de la projection, chacun sait d'instinct qu'il y aura eu un avant et un après le film. Notre Palme d'or. On sort sonné du ventre de la baleine avec un désir démesuré d'aimer ses contemporains. Le printemps impose ses douceurs. Les filles sont belles. Les ami(e)s fidèles. Il faudrait aussi dire un mot de la bande-son, de la pop musique des années 1990. De sa qualité. La vie continue, reprend ses droits. Pourquoi le cinéma.

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Publié dans pickachu

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