Fiat Lux ? Les Rendez-vous de l'Histoire 2017. Le cinéma et sa naissance.
Rendez-vous de l'histoire 2017 : Eurêka. Une intervention en compagnie d'Emmanuel Gagnepain et de Philippe Couannault.
« Je défie mes contemporains de me citer la date de leur première rencontre avec le cinéma. Nous entrions à l'aveuglette dans un siècle sans tradition qui devait trancher sur les autres par ses mauvaises manières et le nouvel art, l'art roturier, préfigurait notre barbarie. Né dans une caverne de voleurs, rangé par l'administration au nombre des divertissements forains, il avait des façons populacières qui scandalisaient les personnes sérieuses ; nous l'adorions, ma mère et moi, mais nous n'y pensions guère et nous n'en parlions jamais : parle-t-on du pain s'il ne manque pas ? Quand nous nous avisâmes de son existence, il y avait beau temps qu'il était devenu notre principal besoin ».
Jean-Paul Sartre, Les Mots.
Les frères Lumière
Commençons par établir un état des lieux historiographique de l'histoire de l'histoire du cinéma, plus précisément celui des premiers temps.

Dans le document édité en 2016 par l'Association française des cinémas d'art et d'essai à la sortie du film Lumière L'Aventure commence, composé et commenté par Thierry Frémaux, directeur de l'Institut Lumière de Lyon, délégué général du Festival de Cannes et Président de l'association Frères Lumière, nous pouvons lire dans le synopsis : « En 1895, les frères Lumière inventent le Cinématographe et tournent parmi les tout premiers films de l'histoire du cinéma. Mise en scène, travelling, trucage ou remake, ils inventent aussi l'art de filmer. Chefs-d'oeuvre mondialement célèbres ou pépites méconnues, une centaine de films restaurés composent ce retour aux origines du cinéma. Ces images inoubliables sont un regard unique sur la France et le monde qui s'ouvrent au 20e siècle. Lumière l'aventure du cinéma commence ». Si les frères Lumière inventent le cinématographe, inventent-ils pour autant le cinéma ? Pour Thierry Frémaux, sans aucun doute. Dans le même document, il précise sa pensée dans un entretien avec Philippe Rouyer, universitaire et critique de cinéma : « Il faut briser le double cliché selon lequel Lumière était le Monsieur Jourdain du cinéma, qui en faisait sans s'en rendre compte, sans y croire. Comment penser qu'un homme qui réalise ou produit 1500 films ne le fait pas en conscience ? Autre cliché : Lumière est le documentaire et Méliès la fiction. Lumière a fait du cinéma comme Bresson, Kiarostami ou même Kéchiche. Et sur chaque film, lui et ses opérateurs se posent les mêmes questions qu'un cinéaste d'aujourd'hui : je mets la caméra où ? Je filme quoi ? Et comment ? C'est en cela que Lumière est l'inventeur du cinéma». L'hypothèse constituant le fondement de pareille approche est limpide : le cinéma d'aujourd'hui viendrait du cinéma d'hier. Or rien n'est moins simple.
Cette conception des premières années du cinématographe continue aujourd'hui souvent de s'imposer malgré l'extraordinaire poussée qu'a connue la recherche sur le cinéma des premiers temps depuis une quarantaine d'années, laquelle a ébranlé la conception communément admise. À cet effet, souscrire à une conception de l'Histoire selon laquelle ce qui vient avant explique nécessairement ce qui va venir, c'est s'exposer aux pièges de l'illusion rétrospective, du déterminisme, donc de la téléologie.
Georges Méliès
André Gaudreault, professeur de cinéma à l'Université de Montréal, ne dit pas autre chose dans son ouvrage majeur paru en 2007, Cinéma et attraction. Pour une nouvelle histoire du cinématographe. Dès l'entame de son livre il précise : « Au fait, ce cinéma-là est-il même du cinéma ? Au cours de la période que je désignerai ici comme la cinématographie-attraction (grosso-modo 1890-1910), ne sommes-nous pas plutôt au seuil du cinéma ? Il s'agit là de l'une des hypothèses fondamentales du présent ouvrage : avec la cinématographie-attraction, qui domine le monde des vues animées jusque 1908-1910, nous ne serions pas encore vraiment dans l'histoire du cinéma. Tout simplement parce que le cinéma -le cinéma tel que nous l'entendons généralement- ne serait pas une invention datant des dernières années du dix-neuvième siècle. L'avènement du cinéma, au sens où nous entendons le mot, daterait en effet plutôt des années 1910... C'est notamment à la validation de cette hypothèse que le présent ouvrage sera dévolu ». De la sorte, les frères Lumière ont inventé en 1895 un appareil de prise de vues permettant la projection de vues animées, le cinématographe, mais nullement le cinéma. Le cinématographe entre 1895 et 1915 environ est un spectacle qui s'inscrit dans une culture populaire qui lui préexiste et l'englobe. Il fait partie d'un vaste ensemble qui inclut les spectacles de magie, de lanterne magique, de théâtres d'ombres, de café-concert, de féerie ou de vaudeville. Ce qui fait dire à Jacques Deslandes dans son ouvrage Le Boulevard du cinéma à l'époque de Georges Méliès paru en 1963 : « Méliès n'est pas un pionnier du cinéma, mais le dernier homme du théâtre de féerie ». Méliès par exemple n'a pas introduit le théâtre dans le cinématographe, c'est l'inverse qui s'est produit. Tout sauf un cinéaste, donc.

Jour de fête de Jacques Tati (1948)
Dans le même esprit, le théoricien marxiste du septième art Béla Balàzs écrit dans son dernier ouvrage paru en 1948 Le Cinéma : nature et évolution d'un art nouveau : « En ce temps-là, la cinématographie n'était pas autre chose qu'un art d'attractions pour fêtes foraines, l'image animée des sensations, et un instrument pour produire des copies de représentations théâtrales. Ce n'était pas un art autonome obéissant à ses propres lois ».
Jusque dans les années 1910 du XX° siècle le cinématographe est utilisé pour pour enregistrer des numéros de vaudeville, des tours de magie, des scènes de genre, des portraits vivants, des numéros de scène, sa subordination à d'autres institutions est indéniable. C'est avant tout un appareil enregistreur. Il reproduit mais ne produit pas encore. Au mitan de la Première Guerre mondiale, le cinéma devient un art à part entière avec trois niveaux d'intervention : la mise en scène (l'organisation du profilmique), la mise en cadre (le tournage) et la mise en chaîne (le montage), il devient ainsi le cinéma-narration pour parler comme André Gaudreault (voir Naissance d'une Nation de Griffith sorti en 1915 et son montage alterné). L'histoire du cinéma n'est pas une histoire de transition mais une histoire cumulative. Du reste, entre 1890 et les années 1910, le cinéma muet est particulièrement bruyant : il faudrait évoquer ici les fanfares locales accompagnant les films lors de kermesses où le cinématographe est montré, les bonimenteurs ou conférenciers qui les commentent, le vacarme des fêtes foraines, les bruiteurs, les « aboyeurs » chargés à l'extérieur de faire entrer le public dans la salle ou la tente foraine. En outre, le cinéma s'insère comment complément de programme ou clou du spectacle là où un orchestre est déjà présent (music-hall, café-concert ou grands théâtres de féeries), entre autres.
Naissance d'une Nation (1915) de Griffith, un des premiers films de cinéma.
Le débat n'est pas clos pour autant. Laurent Le Forestier, enseignant-chercheur à l'Université Rennes 2, nous fournit par exemple dans le Dictionnaire de la pensée au cinéma un objet de réflexion. Il écrit : « On pourrait ainsi se demander si des discussions autour de l'éventuel statut artistique du cinéma précède, au moins partiellement, cette transformation (et la détermine donc en partie) ou si, au contraire, elles sont engendrées par celle-ci ». L'aventure continue.
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