Manhattan maboul (Gangs of New York, génie de Martin Scorsese, 2002)

A la mémoire de Joe Strummer (1952-2002)
"Boy, go straight to hell"
Un mot encore, cher Martin Scorsese. Après le déluge de commentaires contradictoires qui a accueilli la sortie de Gangs of New York (2002), il serait inconvenant d'abuser de la situation, mais en mettre plein la vue ainsi trois heures durant, somme toute, c'est une manière peu banale d'engager le dialogue pour un bon bout de temps. Avec tous ceux qui passaient par là, par hasard, voire par passion, à l'image de votre serviteur.

Une manière un peu altière, un rien provocante de lancer sinon le débat, du moins la conversation. Pour parler de quoi, au juste ? Pour faire du bruit ad nauseam avec son clavier, jusqu'à ne plus savoir qui dit quoi, du moment que ça cause et ça bouge ? Pourquoi pas, après tout. Allez savoir. Deux ou trois mots en passant sur Gangs of New York -lequel est à classer dans le rayon des grands films malades (F.Truffaut) du moment, avec Mission to Mars de de Palma ou le A.I. de Speilberg, par exemple. Un scénario bancal et conventionnel, un love interest fade et quelques minutes essentielles avalées par les producteurs. Il faudra pourtant faire simple et concis, donc. Et ce, sans évacuer la nuance (c'est pas gagné) et la complexité (rien que ça). On fait toujours ce qu'on peut. Avec les moyens du bord.
La violence, dans votre oeuvre, on y coupe guère, d'une manière ou d'une autre. La violence : comprimez-moi tout ça dans un concept, voire (on peut rêver), afin de rassurer l'homme civilisé, cet angoissé chronique. Donner des causes, surtout. D'où Hobbes, Hegel, Freud, Girard et consort. Des cailloux et pas des moindres. Pulsion de mort et mimétisme : du lourd, la raison raisonnante à son apogée. Malgré cela, on continue alentour à s'étriper à qui mieux mieux. Rien de nouveau sous le soleil (rare ces temps-ci) de Satan. Il y a des permanences structurales (paraît-il). Il n'y a pas en revanche dans votre cinéma de fascination pour la violence -nulle séduction, aucun émerveillement ; pas de tentation intellectuelle de la dompter. Ce serait bien trop cerébral à votre goût. Vous faites corps avec elle depuis toujours. De l'épidermique reptilien, du sauvage déraisonnable et tumultueux. Vous ne composez pas non plus avec l'horreur, vous vous y vautrez à coeur perdu, à bras le corps. Du cinéma de la cruauté, et du sévère : la vie comme un enfer sans fin. Rien de tout cela n'est passible du bien/mal, optimiste/désespéré, philanthrope/misanthrope, et autres balançoires. Ces grilles-là ne fonctionnent pas ici. Ce corps à corps en images en mouvement exprime une folie du monde, atemporelle et apatride. Qui, mieux que Daniel Day-Lewis, pouvait l'incarner, le regard tour à tour fixe puis vacillant, lui qui, longtemps a frôlé l'insondable précipice, s'y est abîmé un temps, avant de fuir in extremis le monde des fantômes.

Son interprétation est sidérante, excessive à souhait. Physique et animal, du sang, de la sueur, peu de larmes. Cauchemardesque. Autant dire : chair meurtrie ou dépecée, mutilation d'oreilles, os brisés, ciacatrices polymorphes, bouillies de cervelles, charcutage à l'arme blanche, armes à feu dévorantes, massacres sanglants, flots de sang (pur et impur), mâchoire édentée, morsures en tous genres, enflures monstrueuses, gestes désordonnés d'épileptique en crise, lobes occipitaux évidés, oeil de verre menaçant, agonies convulsives, blessures purulentes, corps démembrés, boyaux à l'air, qui heurtent la rétine. Haine froide, rage bouillonnante, l'écume aux lèvres. Pas de procès de civilisation dans Gangs of New York (un magnifique et incernable malentendu). Vous nous faites assister au triomphe cru et assommant de la force brute, du plaisir de la cruauté, de sa volupté. Sans arrières pensées fascisantes cependant. Regardez ce que vous avez fait du frêle Leonardo Di Caprio, qui, avec ce film, a pris de l'épaisseur, dans tous les sens du terme. Se doute-t-il du cadeau empoisonné que vous lui avez offert ? Le monde ça saigne, ça souffre, ça gémit, malgré le sourire désarmant de Cameron Diaz (parfois à cause). Le voici sorti de l'innocence, celui qui voulait devenir le maître du monde (qui n'est pas que beau). Le retour sur le plancher des vaches est pour le moins dégrisant. On met à la va-vite des mots sur des blessures béantes pour panser (penser ?) les plaies. Des maux pour le dire et vice versa. On fait fait toujours ce qu'on peut, avec ce qu'on a. Puis tout recommence. L'Histoire est tragique, comme notre condition. Ecce homo.
of, texte de mars 2002, revisité ce jour