La chute finale (Buongiorno notte de Marco Bellochio)

Publié le par O.facquet

Buongiorno, notte – Films – Visions du Réel

Il ne saurait y avoir de vérité première.

Il n'y a que des erreurs premières.

            Bachelard, Etudes, 1934

 Antidote au trip nostalgique maniaco-régressif parti de l'ex-R.D.A., que nous dit le dernier film de Marco Bellochio Buongiorno Notte (2003) ? Tout un tas de choses ; le film a d'ailleurs été amplement commenté. Deux ou trois aspects, toutefois, retiennent l'attention exigeante du cinéphile laborieux.

Dans les années soixante, des soldats perdus de la gauche extrême sombrent dans le terrorisme meurtrier. Les Brigades Rouges (sang) séquestrent en 1978 Aldo Moro, le leader italien de la Démocratie Chrétienne, avant de lâchement l'exécuter, après un procès sommaire à huis clos. Une parodie de justice. Quand les extrêmes se rejoignent. Un autoritarisme guerrier similaire.

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 Le film vient de commencer. Un pseudo couple assorti visite un appartement romain qui se révèlera être, à l'usage, une prison doublée d'un tribunal populaire (autant que les démocraties jadis du même nom) caricatural.

L'agent immobilier est professionnel à souhait -il fait penser au garçon de café décrit par Sartre dans L'Être et le Néant.

Quant aux deux brigadistes, ils singent à merveille deux jeunes tourtereaux sans histoire (comme tous les gens heureux) à la recherche du temps à venir, en l'occurrence un nid ou s'aimer en paix.

Roublard et lucide, le metteur en scène nous tend ici un piège petit-bourgeois en forme de miroir, dans lequel on se laisse prendre toute honte bue, tant le confort moderne -très American way of life- offert au couple improvisé, paraît préférable au délire terroriste mortifère qui agite ces justes égarés. Bien vu.

Si le film est bon, s'il ne se réduit pas à un vain exercice illustratif, il le doit entre autres à l'implacable adéquation du fond et de la forme. Voyez comme l'autisme funeste qui sous-tend la rhétorique virile et circulaire des brigadistes, s'inscrit dans la topographie des lieux, une pièce exiguë non ajourée -où est reclus Aldo Moro-, au fond d'un appartement obsidional, coupé du monde, loin du peuple, de la vie tout simplement. Belle idée de mise de scène.

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Un peuple impossible, toujours convoqué, largement fantasmé. Aux abonnés absents. A cet égard, le contenu manifeste des rêveries nocturnes de la jeune et jolie brigadiste en proie au doute -le cinéma soviétique édifiant-, en dit long sur l'imaginaire social autarcique de nos possédés aux mains sales, davantage travaillés par leurs névroses portatives, que soucieux de l'avenir du prolétariat. Définitivement hors champ.

Conscient des pouvoirs du cinéma et de ses connivences potentielles avec toute forme de totalitarisme, Marco Bellochio sait qu'il faut montrer du monde le moteur de l'événement, des personnages, des sentiments. Il est resté en cela fidèle aux Nouvelles Vagues des années soixante. En héritier aussi de Fritz Lang et Roberto Rossellini (dont la carrière est pour le moins trouble pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que Lang refusa, lui, d'être le cinéaste officiel du Reich). Cours camarade : la terreur est derrière toi...

 of, avril 2004, texte revisité ce jour

 

 

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Publié dans pickachu

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