Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain (tous en selle)

Publié le par O.facquet

Le Fabuleux album d'Amélie Poulain - relié - Jean-Pierre Jeunet, Guillaume  Laurant - Achat Livre | fnac

 

 

Au départ, prendre la plume pour écrire tout le bien qu'il faut peut-être penser du Roberto Succo de Cédric Kahn. Il a suffi de croiser le regard caméra de la jolie et talentueuse Audrey Tautou, d'acheter par hasard la presse, pour voir ce programme subitement chamboulé.

Serge Kaganski (rédacteur en chef adjoint des Inrockuptibles) et Michel Boujut (critique de cinéma pour Charlie Hebdo) sont, on le sait, deux étalons cabrés à cheval sur les principes. Gardiens vigilants d'un temple où est conservée une certaine idée du monde et du cinéma, on ne leur fait pas. La sortie du Fabuleux destin d'Amélie Poulain marque ainsi une étape décisive dans la vie intellectuelle de Serge Kaganski. Lui, qui, depuis beau temps, rêvait d'incarner à soi-seul  la rage polémique de François Truffaut et les saillies critiques de Serge Daney, l'occasion était trop belle. Ne pas la manquer, surtout. Lassé de ronger sans fin son frein, il s'est enfin lâché. Mal lui en a pris. 

Rappelons que Truffaut fustigea, avec succès et virulence, dans le numéro 31 des Cahiers du Cinéma de Janvier 1954, une "certaine tendance du cinéma français" (Autant-Lara, Carné, Cair, Clément, Delannoy et les scénaristes Aurenche et Bost) ; Daney, quant à lui, avec raison et pertinence, tira à boulets rouges sur le Uranus de Claude Berry, le 8 janvier 1991, dans les colonnes de Libération ("Uranus, ou le deuil du deuil"). 

N'est pas toutefois Truffaut et Daney qui veut. Ces deux-là n'avaient pas les pieds dans le même sabot. Le "à la manière de" exige une certaine agilité. 

Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain" a 20 ans: les raisons d'un succès

Serge Kaganski, en attaquant violemment Amélie, s'est tout bonnement trompé de film et d'époque (son article est une pochade poussive qui se trompe bêtement de cible). Quant à Michel Boujut, en quête d'une seconde jeunesse (lui qui n'est pourtant pas un cheval de retour), il s'est fourvoyé grave en lui emboîtant le pas. Il a choisi le mauvais canasson. Tant pis. Souhaitons seulement qu'ils ne se soit pas fait mal en butant sur l'obstacle. Quel est en fait l'objet de l'ire acerbe de nos critiques en verve ? Kaganski (Libération du jeudi 31 mai 2001) hennit à pleins naseaux qu'il "est temps de dire tout le mal que l'on pense de ce film à l'esthétisme figé et qui, surtout, présente une France rétrograde, ethniquement nettoyée, nauséabonde". Rien que ça. En somme, Amélie est film pétainiste. A ce train-là, le fantasmatique Paris perdu chanté par Renaud récemment, pourait passer pour du crypto-fascisme : absurde ! 

Second point, il reproche aux personnages d'être "des marionnettes, toutes réductibles à un seul tait de caractère bien surligné, toutes résumables en une seule phrase slogan". Lorsque Robert Guédiguian utilise le même procédé narratif au tout début de L'Argent fait le bonheur (1992), personne ne trouve rien à redire, au contaire... 

Pour Michel Boujut (Charlie Hebdo du mercredi 6 juin 2001), qui le juge en revanche rad-soc (sic), le film de Jeunet "véhicule l'idéologie dominante : échine souple, dos rond, valeurs moisies et aimables...". Prends ça dans la figure. Le jour où un clone de J.M.L. présentera son premier film nationalo-xénophobe, la langue française sera-t-elle assez riche pour leur fournir de tels mots vengeurs ?

Certes, force est de constater que Délicatessen, Alien 4, sont tout ce qu'on voudra, sauf du cinéma (autre chose de bien, sans doute, mais pas du cinéma). Tyrannie de l'esthétique publicitaire. Contamination de l'image par le visuel. Le visuel, en effet, "efface les visages sous les images de marque, l'inconnu sous le déjà-connu et fait de l'autre une espèce en voie de disparition. L'image se regarde elle-même" ; il "joue avec les choses parce qu'il n'y a plus d'enjeu grave. C'est un regard de surface, sans vertige, sans angoisse. Sans rapport, bien sûr, avec la détresse magique ni avec la jouissance de l'art. Le visuel n'est plus pathétique mais ludique, soft, capricieux. Il glisse sur tout, il n'y a plus de matériau à travailler au corps" (Régis Debray, Le Monde, 1993).

Il y a à cet égard dans Délicatessen une asséchante fétichisation des images qui ne communiquent plus entre elles. Elles sont communiquées une par une (Daney). En un mot, ça ne respire plus entre des images devenues autistes. Or, cette analyse ne peut guère s'appliquer au dernier opus de Jean-Pierre Jeunet qui est bien autre chose que du cinéma issu de la publicité. Entre autres : une belle -très belle- histoire d'amour (quart d'heure fleur bleue).

Jeunet, à l'instar des cinéastes venus du milieu publicitaire, a longtemps considéré le cinéma comme une juxtaposition sans lien de belles images autoréférentes. Alors que le cinéma, c'est principalement du temps, c'est-à-dire : comment passer d'une chose à une autre, encore et encore.

Dans Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain il y a une réelle articulation, une subtile gestion du temps, un esthétisme en mouvement. Très belle idée de J.H. : Amélie fait défiler intelligemment devant nos yeux toute l'histoire du cinema, des frères Lumière en passant par Georges Méliès, jusqu'aux récentes innovations technologiques. Que chacun cherche son chat.

Jeunet parvient même à garder le contact avec tous ses personnages (qui ont pris de l'épaisseur). Tout finalement se tient. De justesse, mais ça tient. Les images ne jouent plus perso, mais participent, chacune à leur place, à leur rythme, à la construction du sens, loin d'être unidimensionnel. Les tics et tocs disparaissent derrière le style. Oui, le style. Jeunet est devenu un auteur. L'air circule : le film -qui fourmille de trouvailles- n'est jamais plombé par son scénario. Les pulsions pyrotechniques sont désormais savamment maîtrisées. La direction d'acteurs est par dessus-tout saisissante. Un exemple : la rencontre finale entre Amélie -craquante, avec ses grands yeux noirs, son petit nez en trompette, sa silhouette gracile, cette fausse candeur, ses grains de beauté sur la joue gauche et plus discrètement dans le cou- et son amoureux, l'impeccable Mathieu Kassovtz, est élégamment mise en scène.

Trailer du film Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain - Le Fabuleux destin d'Amélie  Poulain Bande-annonce VF - AlloCiné

Enfin, dans Amélie, les gens ne sont pas tous gentils par la force des choses, et le peuple -qu'est-ce que c'est ? Cette constatation seule nous rapproche de l'article venimeux du moine ligueur atrabilaire Philippe Lançon : "La frauduleuse Amélie Poulain", paru dans Libé début juin- n'est pas béatement magnifié, ni bêtement déprécié. Le film charrie en outre des tonnes de névroses, des symptômes encombrants, des hystéries éruptives, une ironie habilement contenue. Il offre au regard des solitudes infinies, des vies ratées, des mélancolies tantôt passagères, tantôt pérennes, des existences en mouvement (rien n'est figé), des joies éclatantes, un Arabe nommé Lucien -Le Pen appréciera-, des blacks sur le quai d'une gare parisienne, la mise en boîte impitoyable d'un imbécile hors concours -monsieur Glandu ?-, et la vie rêvée d'un nain de jardin, globe-trotter impénitent et facétieux.

Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet (2000) - Unifrance

Et de la tendresse à revendre, de l'humour à ne plus savoir qu'en faire, de l'espoir en veux-tu en voilà (l'idéologie dominante veut que seule la sinistrose soit aujourd'hui progressiste, donc tendance).

Alors ? Si Le fabuleux destin d'Amélie Poulain n'est pas un petit chef-d'oeuvre, cela lui ressemble étrangement.

Une question en conséquence : pourquoi tant de haine ?

A vos amours.

of

 

of, septembre 2001, texte revisité ce jour.

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Publié dans pickachu

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