Chroniques de Tanger (Sur la Planche de Laïla Kilani, 2011)

Publié le par O.facquet

 

 

Sur la planche (2011), film marocain de la cinéaste marocaine Leïla Kilani (son premier long métrage), met le spectateur cul par-dessus tête. Sur la planche (expression qui signifie "au bord de l'abîme" ou "sur la corde raide"), loin d'Elles et de son émoustillant touche-pipi bobo, est un ovni électrique sur de jeunes ouvrières en cheveux, quatre pétroleuses de Tanger qui tondent ici ou là, laborieusement, s'éclatent parfois, jouent plus qu'à leur tour avec le feu, elles brûlent la vie par les deux bouts, et se prostituent à l'occasion.

Sur la planche - Festival des 3 Continents

Sur la planche est insaisissable, malgré une mise en scène ô combien maîtrisée, irréductible aux attendus traditionnels cinéphiliques. Le petit monde de la critique cinématrographique en est sens dessus dessous. Par quel bout le prendre, en effet ?

Certains souhaiteraient dépolitiser le film, le réduire à une abstraction, le vider de toute substance sociale, le dégager de toute idéologie. Tout un programme.

D'autres, au contraire, quelquefois sur le mode incantatoire du Monde diplomatique (qui l'est si peu), évoquent la place des femmes dans les sociétés arabo-musulmanes, les méfaits de la mondialisation, les rapports de classe (un exemple parmi d'autres : deux des pies voleuses sont de jeunes et jolies filles de condition supérieure qui s'encanaillent).                                                                                                       Et si Sur la planche tenait justement sa force d'être comme le sucre dans le lait chaud, partout et nulle part à la fois ? Dire ce qu'il n'est pas : une oeuvre militante didactique. Or, ce n'est pas parce que le film n'est pas misérabiliste qu'il lui est interdit d'être à sa façon politique (les salaires dérisoires, et N.Sarkozy, là, n'y est pour rien), ou social au passage, un temps soit peu : le pied de nez au patriarcat, le coup de pied au cul au barbu qui rôde ; le religieux proprement dit n'est jamais pourtant abordé. Loin de tout psychologisme plombant, Leïla Kilani retrouve ses réflexes de documentariste -le naturel revient au galop-, filme Tanger sous une pluie battante, la dépouille ainsi de ses oripeaux mythologico-littéraires, enregistre le phrasé spasmodique de Badia (Soufia Issami, époustouflante), entre rap et psalmodie, surprend une succession de regards multiformes, qu'une suite de gros plans vient capter, piste des corps fiévreux poursuivis par une caméra fébrile portée à l'épaule : une vitalité débordante presque métaphysique.

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Un bon film : tout mêler, entremêler, s'en mêler, sans s'emmêler. Un défi. Un regard aiguisé sur le monde comme il va ou pas. L'enregistrement des faits et gestes de ceux qui s'y meuvent. Tout à la fois. Le Maroc d'aujourd'hui sans oublier Nawal (Nouzha Akel), Badia, Asma (Sara Betioui) et Imane (Mouna Bahmad). Et tant d'autres (qu'ils nous excusent). Faire que tout s'enchaîne, sans heurts, que les différentes lectures s'accordent harmonieusement, autant que possible. La réalisatrice ne dit pas autre chose : "C'est pour moi la séquence la plus subversive du film, Badia est intuitivement dans un moment politique : qu'est-ce qui définit ma condition ? Qu'est-ce qu'on me propose ? Qu'est-ce que je suis ? Elle met des mots : "Je suis pas une mère maquerelle !" et en même temps, elle se trouve dans un enfermement existentiel total." (Libération du 1/1/12). Un cadrage serré renforce ce sentiment d'enfermement. Somme toute, Sur la planche répond aux critères susmentionnés. Unique. Cheveux au vent, chapeau LeÏla Kilani ! Salam ! 

 

 

 

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Publié dans pickachu

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