Le retraité a ri

Publié le par facquet




Clint Eastwood (né en 1930) sera bientôt octogénaire. Allez savoir si désormais au début de chaque tournage, il ne lui passe pas par la tête que ce peut être le dernier. Ce qui n'est pas sans conséquences. Le risque du film-somme assommant, par exemple, en forme de testament académique, où à trop vouloir en dire, rien n'est transmis, sinon l'ennui ; autrement dit : le pensum pontifiant à l'usage des jeunes générations. Rien de tel avec Gran Torino. Le film esquive le piège, impose le respect sans avoir à bander les muscles, par sa simplicité toute classique, un classicisme fordien : dans la forme, d'abord, le film tient debout grâce à l'agencement de ses séquences et à la force de ses portraits, dans le fond, ensuite, avec la communauté ouverte et la peur de l'Autre qui menace son existence. Sans afféterie de style, ni envolées humanistes béates, Eastwood, tout sauf un moralisateur, livre ici sa part de vérité. Puis tire sa révérence. Violemment (un pied de nez à ses détracteurs ?).
Walt Kowalski (C.E. himself) est un ancien de la guerre de Corée (1950-53). Sa femme est morte récemment. Après des années de bons et loyaux services comme travailleur à la chaîne chez Ford (sic), à Détroit dans le Michigan, il vit seul, à cheval (c'est un Américain) sur certains principes autogyres, inflexible, seul, amer et hargneux, loin des siens (enfin, il les tient à distance), en compagnie de sa chienne Daisy, plus affable, tue le temps à bricoler parfois, à traînasser surtout, l'occasion de boire quelques bières avec des piliers de bar, et de bouffer du curé quand celui de la paroisse devient envahissant. Ses seuls amis, exception faite des canidés : un M-1 (fusil) prêt à l'usage au cas où un imprudent s'aviserait de s'approcher de sa Gran Torino (un personnage à part entière, une belle voiture, les amateurs comprendront), bien au chaud au fond du jardin dans un garage verrouillé.
Le quartier a changé de visage. Les voisins sont morts ou partis. Walt ressasse ses rancoeurs à l'égard des Asiatiques, des latinos ou des afro-américains qui peuplent à présent son quotidien. Il se prend pourtant d'affection pour un jeune Hmong qui vit dans la maison qui jouxte la sienne. Ils se découvrent lentement, se domptent à petits pas, finissent après moult péripéties par se lier d'amitié. Walt va même jusqu'au sacrifice de sa vie pour le protéger. A l'instar de John Ford, Eastwood est un cinéaste de la communauté. Dans Gran Torino, il conte une seule lutte : celle d'un individu ou d'un groupe contre les autres. Les repères de Walt vacillent, de plus anciens (certains refoulés -mal) prennent force d'obsession. Tout alors est ouvert : le pire comme le meilleur.
Walt Kowalski, à plusieurs reprises, tond méticuleusement sa pelouse, fait et refait à l'identique les mêmes gestes, sillonne le jardin tel un monomaniaque, de façon à tracer un dehors et un dedans fantasmés, des frontières impossibles. Comme chez John Ford, la communauté eastwoodienne n'est toutefois pas un instantané figé, mais une structure en perpétuel mouvement. Une communauté commence à les intéresser dès qu'elle est fissurée par l'intrusion de l'Autre, menacée dans son identité. Via le prisme du passé de Walt (le soldat Kowalski est un descendant d'immigrés polonais), Eastwood met en scène dans Gran Torino une communauté dans la perspective de son devenir inexorable : le métissage. L'Autre avec lequel on fraternise (plus si affinités). Le refus de la tribalisation du monde et du même (l'espèce humaine). N'en déplaise à ceux qui continue encore de voir en Eastwood un affreux xénophobe acariâtre, c'est bien sa famille naturelle que Kowalski ne peut pas encadrer (disons qu'il dérange lorsqu'il prétend que le bien ne pourra sortir que du mal : il se veut le premier des maîtres du soupçon, et cherche à nous faire perdre notre innocence)  : à sa mort, la Gran Torino revient au jeune Thao Lor (et au pays d'Henry Ford - entrepreneur raciste, antisémite et cryptonazi-, on ne plaisante pas ave ces choses-là), qu'il peut voir en peinture, à la différence de ses propres enfants et petits-enfants. Dans le même sac. Famille je vous hais. Ambiance... Exogamie revendiquée, surtout. La transmission du totem (ici l'automobile) peut se faire.
Une plaie se referme. La guerre est finie, les haines sont évanescentes. Les frontières s'effacent. Ce que transmet Eastwood en héritage -et à qui il le transmet- en dit beaucoup sur le bonhomme et sa vision du monde. Les Américains ont souvent réussi dans leur Histoire à rectifier leurs erreurs (le tir, voir en Irak). Walt Kowalski (Eastwood ?) ne déroge pas à la règle. L'Amérique a toujours été un pays d'immigrants (les Indiens en savent quelque chose...). Une nation cosmopolite, parfois dans la douleur. Bon gré, mal gré, survit le melting pot. Eastwood (qui a reçu en sa présence cette semaine à Lyon le prix Louis et Auguste Lumière) ne dit pas autre chose. Dont acte.

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Publié dans pickachu

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