Le corps d'une patiente (deux trois mots sur Laura Smet) : hommage.

Laura Smet : l'aura de Laura
Now the party is over, I'm so tired
Roxy Music, Avalon, 1982
La jeune actrice vit des moments difficiles. Il y a presque dix ans votre serviteur avait été subjugué par le talent naissant d'une jeune femme à fleur de peau, les nerfs à vif, fragile, forcément fragile... Pour mémoire.
-Sachez, jeune fille, que le recueil des meilleurs feuilles du critique Roger Tailleur (mort en 1985) paru en 1997 chez Acte Sud, est remarquable.
-Qu'est-ce que vous me racontez là : vous ne deviez pas, pâle faraud, tirer bêtement à boulets rouges sur le cinéma français ce sénescent cacochyme ?
-Blabla. Depuis, petite insolente -sachez en outre que le jeunesse n'est pas une vertu, et ça m'arrange...-, j'ai croisé le regard fiévreux de Laura Smet dans Corps impatients de Xavier Giannoli. Elle rachète à elle-seule, avec ses petits bras, comme une grande, la médiocrité d'une certaine tendance du cinéma français.
-Ce n'est pas un peu court et méchant, ça ?
-Oui, bien sûr. Il faudrait broder autour d'une idée simple : les formes actuelles de notre cinéma ne permettent plus de découvrir de nouveaux objets de pensée.
-Et Laura Smet dans tout ça, quid de son corps impatient ?
-Très drôle. N'ironisez pas : ce petit bout de femme est convaincant dans ce rôle de post-adolescente rongée par le crabe, que toutes les actrices confirmées (conformées ?) du prétendu jeune cinéma français -vieux avant l'âge. Ce qu'elle dit, ce qu'elle incarne sonnent terriblement juste. Une justesse inaccoutumée.
-Rien que ça !
-Elle est belle, très belle ; je sais, ce n'est pas un gage de talent. Soit. Mais ses poussées de colère, ses accès de rage, ce regard assoiffé de tendresse, font saillie dans la texture du récit, bouleversent plus qu'à leur tour. On la suit se consumer sous l'effet de je ne sais quel feu mal éteint. On n'avait pas vu une telle sincérité incandescente depuis beau temps. J'en suis tout retourné. Quel régime sensuel !
-Vous ne seriez pas un peu amoureux, par hasard ? L'érotomanie vous gagne avec l'âge, mon coco, comme nombre de cinéphiles, non ? L'historien et critique de cinéma Antoine de Baecque a écrit de jolies choses à ce sujet...

-Peut-être un peu... Son corps chante, hurle, explose, se rétracte soudain : une chorégraphie désordonnée d'une rare insolence. Il transpire de Laura Smet ue gravité insoupçonnable. Elle a aussi quelque chose de fragile et sauvage, tout à la fois, une énergie animale qui lui court sous la peau et irradie ses gestes. Le plus troublant : ces instants où elle se réfugie dans un domaine d'intériorité muette, d'infinie résistance au monde. Le regard fixe, tantôt obstiné, tantôt désespéré.
-N'en jetez plus. On n'est rien pourtant sans les autres.
-Je vous concède que ses petits camarades de jeu sont eux aussi épatants (Marie Denarnaud et Nicolas Duvauchelle). Il faut les observer se débattre dans ces tourments browniens épidermiques. Explosion du désir. Tautologie du désir. Corps impatients brouille les identités, efface les repères, nous met dans une situation ô combien inconfortable, ce qui le rend précieux. Oui, vraiment. Le cinéma français a aujoud'hui un avenir : il s'appelle Laura Smet. Na !
-N'importe quoi, quel pathos !
-Va (te faire) voir !
of, juillet/août 2003, texte revisité ce jour

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