La décharge héroïque : les vieux, les jeunes, le western avant True grit, etc.

Tel le phénix, le western, depuis environ un siècle, renaît toujours de ses cendres. Sa mort, souvent annoncée, n'a jamais été avérée. De Naissance d'une nation (1915) de David Wark Griffith à True Grit, cette année, de Ethan et Joël Cohen (shalom), deux énormes succès au box-office, sans oublier L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford d'Andrew Dominik en 2007 (une démythification tortueuse au forceps), le genre a survécu à tous ses avatars et à ceux du Septième art. Le western, ou comment mettre un peu d'ordre et de justice dans un monde où règne la loi du plus fort.

Griffith ouvre la voie dans laquelle s'engouffrent Raoul Walsh (La piste des géants 1930), John Ford -on t'aime !- (La chevauchée fantastique en 1939 ou Rio grande en 1952), Michael Curtiz (La piste de Santa Fe en 1940), Budd Boetticher et son Sept homme à abattre en 1956, et tant d'autres, la liste n'est pas exhaustive, dont l'immense Howard Hawks (La rivière rouge, 1948). Depuis, de Sam Peckinpah (La horde sauvage en 1969) ou Sergio Leone (Il était une fois dans l'Ouest en 1968), jusqu'à Lawrence Kasdan (Silverado en 1985), Claude Lelouche himself (Un autre homme, une autre chance, en 1977), Kevin Costner (Danse avec les loups en 1990 et Open range, 2004), en passant par C.Eastwood (la liste est longue, des années 70 aux années 90), Henry Hataway (Cent dollars pour un shérif en 1969), Nicolas Ray (Johnny Guitar en 1954) et Delmer Daves (La flèche brisée en 1950), l'Ouest n'a jamais perdu le Nord.

Le genre a-t-il connu des mutations ? Sur le fond, sans conteste : les Indiens et les Noirs commencent vraiment à exister avec Ford dans Les deux cavaliers en 1961, Les Cheyennes en 1964, et dans Le sergent noir en 1960, Le massacre de Fort-Apache en 1948 est plus ambigu -La flèche brisée, Bronco Apache (R.Aldrich, 1950) et La porte du diable (A.Mann en 1954), sont toutefois les premiers westerns à prendre parti pour les Indiens. La forme n'est pas en reste : d'aucuns s'accordent à voir dans les oeuvres de Leone et Peckinpah, la fin de l'âge classique du western, et son entrée dans sa phase maniériste, d'où il ne serait jamais totalement sorti. Un bémol : Le train sifflera trois fois (High noon en 1951) de Fred Zinneman, L'homme qui tua Liberty Valence de John Ford en 1961, voire Rio bravo de Howard Hawks en 1959, sont déjà des films où le genre est mis en abîme (la réalité face aux mythes), un thème parmi d'autres, comme l'a écrit André Bazin au sujet du film de Zinneman. Force est de reconnaître que Leone et Peckinpah raffinent avec délectation et excès sur une forme qu'ils maîtrisent parfaitement. Est-ce à dire pour autant que les films de Fritz Lang, Kasdan, Eastwood, Sydney Pollack (Jérémiah Johnson, en 1972, l'errance et le cinéma moderne), Arthur Penn (Little big man en 1970), Siegel, Siodmak, Costner ou Raimi (Mort ou vif en 1995) sont taillés dans le même bois ? Ô que non ! Chacun possède son propre tyle, sa thématique propre. Il serait absurde de les ranger dans le même tiroir. Bien que l'épithète crépusculaire leur soit souvent affublée.
En outre, les cinéastes de la Grande forme, Ford ou Hawks, à l'instar des réalisateurs de la série Urgences, ont su tirer leur révérence et accompagner leurs acteurs fétiches vers la sortie, avec courtoisie et élégance. Nous sommes bien aux Etats-Unis d'Amérique. Prenons El Dorado (1966), un chef-d'oeuvre, le pénultième opus de Howard Hawks. La première scène est édifiante. Robert Mitchum (J.P.Harrah, le shérif) retrouve dans la salle de bain d'un saloon, son vieux complice John Wayne (Cole Thornton, un chasseur de primes sur le retour). Ils ont vieilli (et nous, donc). Deux héros sur le déclin, ventrus, joufflus, ridés, avec en poche plus de souvenirs que de projets, mais toujours roublards et ironiques (le film est drôle, entre autres). La tenancière du saloon a été leur amante : on apprend vite qu'il ne subsiste entre eux qu'une forte et fidèle amitié, une tendresse jamais prise en défaut. Il faut dire que madame est plus jeune (et jolie)... J.P. sombre dans l'alcool après s'être fait embobiner par une belle aventurière de passage (comme disait l'autre, la vieillesse est un naufrage). Il prend une balle dans le genou lors d'un combat. Une jolie cow-girl fiche une balle dans la colonne vertébrale de Cole, ce qui le paralyse par moment. Le même Cole, après avoir abattu un adolescent, s'entiche du jeune Mississippi (le grand James Caan) qui, par inadvertance, lui blesse la jambe avec son arme. Nos deux éclopés, accompagnés de Bull Harris (l'inusable Arthur Hunnicot, le respect des seconds rôles chez les cinéastes US), pas un jeunot non plus, gagnent à l'arrache peut-être l'un de leurs derniers combats, contre des margoulins plus jeunes, mais écervelés -il faut les voir parader, aidés de leurs béquilles, dans la dernière scène du film. Une victoire en forme de rite d'initiation, d'apprentissage (pour Mississippi en particulier), de passage de témoin assumé entre deux générations, malgré quelques bobos et des verres de trop. Un certain western a vieilli. Hawks en fait le constat serein. Encore fallait-il trouver la forme idoine pour le montrer, sans tomber dans le pathos, ni le ridicule, avec délicatesse et intelligence. Génie de Howard Hawks. Le dire aux jeunes.
Quatre ans plus tard, avec Rio Lobo (1970), Hawks et Wayne se disent adieu (qu'il protège l'Amérique). C'est l'ultime travail du réalisateur de Scarface (1932) qui meurt en 1977 à l'âge de 81 ans. En 1976, malade du cancer à la ville comme à la scène, John Wayne joue dans son dernier film, Le dernier des géants de Don Siegel (le titre français lui va comme un revolver), avec Lauren Bacall. Le crabe aura raison du colosse en 1979. John Wayne, metteur en scène du très bon Alamo en 1960. Toute une Histoire, avec une grande hache. Quant à Robert Mitchum (à vos souhaits), nous en reparlerons un jour. Ne pas oublier de le dire aux jeunes. Bien à vous.
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