Indignations sélectives (suite: l'alibi) : libérez Jafar Panahi !

Marock en 2005
Nous sommes des iconophages tout autant que des cinéphages cinéphiles. Les images qui nous parviennent de Libye (révolte sociale ou/et démocratique ?) ces dernières heures sont de mauvaise qualité, comme disent les journalistes. Certains diront qu'il ne pouvait pas y en avoir d'autres, en être autrement, dans des pays où le champ (la propagande) et le hors champ (assassinats, massacres) appartiennent à des autocrates adoubés par les Etats occidentaux, orientaux, tutti quanti, et l'aveuglement de millions de citoyens nantis des nations démocratiques, pour qui le diable s'est un jour niché aux Etats-Unis d'Amérique et en Israël (prisme déformant). Rappelons au passage que la Libye a présidé la Commission des Droits de l'Homme de l'ONU en 2003 et que Kadhafi a été élu pour un an Président de l'Union Africaine en février 2009... Ces dernières années, oser affirmer que, d'un point de vue géopolitique, dénoncer les gouvernements tyranniques du Maghreb, du Machrek et du Proche Orient, fourriers pour quelques-uns de l'islam radical et du terrorisme, incapables de faire accéder leurs peuples à la modernité, était un devoir, un impératif, c'était se voir ipso facto mis à l'index. Citer le livre Fitna, de Gilles Kepel, valait bien des inimitiés, sans parler de B.H.L. (opposé à la croisade irakienne), celui que l'on aime haïr, qui n'a de cesse pourtant de rappeler que le monde arabo-musulman est multiple, et qu'il faut soutenir partout, encore et toujours, les forces démocratiques qui y luttent.

Revoir Marock, ce film (2005) de bonne tenue de la talentueuse cinéaste marocaine Laïla Marrakchi, un film sur l'insouciance humaniste de la jeunesse dorée de Casa, pour laquelle l'amour et la justice sont plus forts que les antagonismes ethniques et/ou religieux. On les retrouve, ces jeunes, aujourd'hui, en Tunisie ou en Egypte, sous les roues des chars menaçants, du Maroc au Yemen, en passant par l'Iran. Combien de films, de documentaires, dénonçant la tyrannie et l'impéritie des dirigeants de ces régions, passés inaperçus ou peu commentés ? Il n'y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Pourtant, la morale est indivisible. Les Américains interviennent au Vietnam : des manifs -à juste titre ! Les milices chrétiennes libanaises dirigées par Elie Hobeika perpétuent des massacres innommables dans les camps palestiniens de Sabra et Shatila, les 16 et 17 septembre 1982, dans une zone sécurisée par l'armée israélienne, alors que Ariel Sharon est ministre de la Défense de l'Etat hébreu : protestations unanimes justifiées, manifs ; Sharon criminel de guerre crie-t-on encore aujourd'hui ! Revoir, bien sûr, Valse avec Bashir, du cinéaste israélien Ari Folman, sorti récemment. Les Etats-Unis d'Amérique interviennent en Somalie (La chute du Faucon noir de Ridley Scott en 2001), en Bosnie (revoir Bosna, 1994, de B.H.L.), au Kosovo (indignations acerbes), en Afghanistan, en Irak (découvrir le film kurde irakien Kilomètre zéro de Hiner Saleem, sorti en 2005, il surprendra les contempteurs zélés de G.W.B.) : nouvelles protestations, manifestation massives. Tsahal s'attaque, à tort ou à raison, au Hezbollah en 2006 : déferlement de critiques (parfois fondées). La même armée en janvier 2009, à l'aveugle, s'en prend au Hamas (surtout aux civils...) dans la Bande de Gaza : manifestations impressionnantes partout en France, et appel au boycott de tout ce qui vient d'Israël (le cinéma n'est pas épargné, n'est-ce pas Utopia ?). Israël dans ses eaux territoriales arraisonne violemment une flotille turco-humanitaire au printemps 2010 : tollé et nouveaux défilés urbains fournis. Le Pen vient à Tours, avec fifille et tout le remugle nauséabond de l'extrême droite française : manifs houleuses. Le Tibet en 2008 ? Rien. Le soulèvement de la jeunesse iranienne réprimé dans le sang au printemps 2009. Rien. Poutine ? Qui ? Anita Politkowskaïa ? Pardon ? L'arrestation du cinéaste iranien Jafar Panahi. Pas grand-chose. Seule la responsable du Festival asiatique tourangeau l'a signalée avec courage l'an passé. Ils ne sont pas légion à le faire. Il s'est même trouvé un cinéphile progressiste et fréquentable en déroute pour oser écrire que les médias occidentaux faisaient montre d'une trop grande agressivité à l'égard de Mahmoud Ahmadinejad et de ses sbires. Que n'entendrait-on pas si Benyamin Netanyahou faisait arrêter Elia Suleiman, le génial cinéaste palestinien, metteur en scène d'Intervention divine en 2002 ? Depuis quelques semaines, les peuples d'Afrique du Nord et de la pointe occidentale de l'Asie se soulèvent, exigent plus de liberté, la démocratie tout simplement. N'insultons pas l'avenir. Bien des révolutions tournent mal. N'aurait-il pas fallu toutefois que nous nous retrouvions ensemble dans la rue ou ailleurs, afin de soutenir l'hiver des peuples nord-africains et proche-orientaux ? Indignations sélectives ? Haro une nouvelle fois sur les Etats-Unis et Israël tandis que l'Histoire s'accélère ? Bien à vous.
of (un article qui n'engage que son auteur)