Country for old man

Rien n'est absolu, mais à l'aune des valeurs relatives, True Grit, de Joël et Ethan Cohen, n'a pas été apprécié par la critique consciencieuse à sa juste valeur. N'importe ! Ce western est peut être le meilleur film du duo fraternel. Une Zazie dans le Grand Ouest qui, sans en imposer dans l'instant, distille petit à petit son essence, ses qualités, sa générosité, tout à la fois. Barton fink et No country for old men relèvent chacun à sa façon du cinéma filmé, une catégorie cinématographique où Black Swan trouverait sa place (la dernière heure, plus précisément). Un cinéma affété, surfait, boursouflé (comment se faire des amis...), où à trop vouloir bien faire, en un mot le classique qui fera autorité, ça ne respire plus entre les images. L'esprit de sérieux l'emporte sur la spontanéité : ça sent la copie d'examen de fin d'études. C'est bien chantourné, beau à mourir, joué à merveille, irréprochable (trop ?), mais ennuyeux, et ô combien étouffant. Trop c'est trop, comme dirait l'autre.

On aime les frères Cohen quand leur films tiennent l'humour et la gravité en équilibre : True Grit par exemple. L'Ouest est un monde sans foi ni loi, un espace immense où chacun doit se faire une place, d'une manière ou d'une autre. Le western a toujours été le miroir d'une civilisation en construction, dans laquelle la violence, sous toutes ses formes, voire la sauvagerie, ont dû s'effacer dans la douleur devant le droit et la justice (L'Homme qui tua Liberty Valence, 1962, de John Ford, est exemplaire à cet égard). Dans True Grit, comprendre ce qui lie les hommes entre eux : la vengeance, le courage, la brutalité, les désillusions, la persévérance, le désir, l'argent, le pardon, la filiation même, est l'obsession des frères Cohen. Nous sommes en 1870, une gamine de quatorze ans, Mattie Ross (l'obstinée Hailee Steinfeld), veut venger son père lâchement assassiné pour deux pièces d'or. Bercée sans doute dès son plus jeune âge par les exploits des géants de l'Ouest, elle engage un US marshall, Rooster Cogburn (l'inégalable Jeff Bridges), borgne, ivrogne, il se rince le gosier plus qu'à son tour, massif et replet, pour retrouver l'assassin. Lequel est déjà pourchassé par un Texas Ranger, LaBoeuf (Matt Damon, exceptionnel), en quête de prime. Têtue comme une mule, Mattie (une jeune Tom Doniphon au féminin) veut la peau du tueur, partant, se moque comme d'une guigne des procédures juridiques et/ou judiciaires en vigueur. Elle ne va pas lâcher d'un éperon nos deux cavaliers. La traque ne se fera pas sans elle. Le trio taille la route. Mattie incarne l'Amérique héroïque des règlements de compte en forme de duels épiques légendaires. L'étoffe des légendes. Dans ce horse-road-movie, le marshall et le Texas ranger représentent une Amérique presque assagie, qui se discipline, prend de l'âge, s'empâte, s'embourgeoise même, se laisse prendre dans le processus de civilisation cher à Norbert Elias, s'enivre à l'occasion pour oublier la fin du Grand Ouest, où tout, ou presque, ensemble, ou bien seul, était possible. Un monde est en train de disparaître pour laisser place à une autre société. Une société en pleine mutation, donc. Nous sommes sur l'ultime frontière de l'Ouest américain. Marttie donne le ton.

Ce qui fait la force et la grandeur de True Grit, c'est l'amitié qui se noue entre une adolescente cabocharde, un jeune adulte ambigu, et un aventurier d'un autre temps, sur le retour, l'affection ironique qu'ils finissent par se vouer, une forme de tendresse, aussi, osons le dire, sans pathos, ni afféterie de style, via une mise en scène fluide, mais complexe. Le regard chaleureux que portent les cinéastes sur les liens qui unissent le petit groupe tenace aux motivations centrifuges émeut. Les frères Cohen donnent une liberté de ton ainsi qu'une légèreté jubilatoires à leur film. Le tout parcouru d'images splendides qui n'existeraient pas sans la présence des protagonistes qui s'y meuvent. Pas de belles images pour elles-mêmes. Celles que Serge Daney exécrait tant. Mattie et Rooster porteront à jamais les stigmates d'un temps révolu, l'épopée du Far West, lui, un oeil en moins, elle, amputée d'un bras. L'apparente simplicité de True Grit pourrait laisser croire que nous assistons à la projection d'un film de vacances, d'un western de modeste facture. Que nenni ! True Grit est une oeuvre majeure. Le temps lui rendra justice. En reparler dans quelques années, lorsque Black Swan aura été oublié. Merci messieurs Cohen. A bientôt.
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