La loi du mensonge

L'homme qui tua Liberty Valance est l'avant dernier film de J. Ford (1961).
En 1910 arrivent dans la petite ville de Shinbone le sénateur Stoddard (J. Stewart) et sa femme Hallie (Vera Miles). Le journaliste local s'étonne qu'un futur vice-président des Etats Unis vienne à l'enterrement d'un inconnu : Tom Doniphon (J.Wayne). Le film est construit sur un long flash back où le sénateur raconte son histoire : celle d'un jeune avocat qui arrive dans l'Ouest pour imposer la loi dans une région où le colt fait régner un certain ordre, celui de grands éleveurs qui s'opposent à l'arrivée du train et aux petits agriculteurs. Liberty Valance, bandit assez primaire, est leur bras armé. J. Stewart est le prototype de l'homme nouveau, l'homme qui vient de l'Est, qui croit à la liberté de la presse, au droit à l'éducation et aux elections : les piliers de la démocratie. Il est face à deux hommes du passé, celui de la conquête de l'Ouest par les armes : le bandit Liberty Valance et le cow-boy : Tom Doniphon.
On sent que le coeur de Ford va plutôt vers J. Wayne. Stewart est souvent ridiculisé (il reçoit un pot de peinture) et humilié. Humiliation va de paire avec féminisation : il porte un tablier, fait la vaisselle, fait fonction de serveuse et ne boit pas (ce n'est pas un compliment chez Ford) même pour se réconforter après une agression. J. Stewart est souvent à la limite du ridicule chez le cinéaste (cf. Les Cheyennes), tandis qu'il croise des personnages durs chez Anthony Man.
Le film est assez statique, tourné en studio avec beaucoup de gros plans, alors que Ford a rarement utilisé ce procédé pour ne pas trop jouer sur le pathos. Pour que les producteurs ne puissent pas remonter ses films, il a toujours privilégié les longs plan séquences.
Si on ne reconnait pas toujours son style, c'est pourtant un film typiquement fordien, tout d'abord par ses acteurs, avec une petite réserve : J. Wayne et J.Stewart sont trop vieux pour leur rôle. Ils ont tous les deux dépassés la cinquantaine au moment du tournage : Wayne est le héros fordien (avec Henry Fonda) de nombreux films ; il est ici dans la lignée de son personnage de La Prisonnière du désert : un perdant, un homme dépassé par une situation en train de changer. Vera Miles, dans l'encadrement de la porte, le regarde partir ; c'est exactement la dernière scène de La Prisonnière du désert.
On retrouve avec plaisir, lors de la scène des élections, J.Carradine, qui est l'incarnation du Sud chez Ford, Andy Devine : le shérif gras et pleutre mais brave homme qui était le conducteur de la diligence dans La chevauchée fantastique. La truculence fordienne souvent représentée par le personnage récurrent du médecin alcoolique (ici à peine esquissé) est relayée par le journaliste alcoolique.
La conquête de la frontière est terminée : la loi des hommes doit s'imposer face à la loi de la jungle. Mais à quel prix ? La loi est bâtie sur le mensonge. L'avocat n'a pas tué L. Valance, c'est Doniphon qui l'a fait et de façon pas trop glorieuse : sur le côté, alors que son adversaire ne le voit pas. Il était prêt à refuser son mandat de sénateur se croyant un meurtrier. En revanche, l'idée de faire carrière sur cette tromperie ne le gêne pas. Il ment à ses amis, à la femme qu'il aime et à ses electeurs ; lui qui avait de grands principes au début du film ! De toute façon, tout le monde est prêt à accepter ce mensonge. Comment peut on imaginer que les habitants de Shinbone croient que J. Stewart, gauche, piètre tireur, puisse d'une main (alors qu'il est blessé) abattre L. Valance ? Tout le monde le croit ou veut le croire.
Le journaliste a érigé la légende du sénateur pour le faire élire, ses héritiers de Shinbone Star exigent de connaître le passé et finissent par décréter que : quand la légende dépasse la réalité, il faut imprimer la légende. La presse réécrit l'Histoire. Ford est légèrement ironique sur la notion d'Histoire aux Etats-Unis et sur le fait qu'un pays préfère se bâtir sur sa mythologie. La fin du film est amère : pour les habitants de la région, le sénateur n'est que l'homme qui tua L. Valance et le coeur d'Hallie est toujours resté à Shinbone.
Dans son dernier film Frontière chinoise, quand il faudra se battre au bout du monde, en Asie, il ne restera qu'une femme (Anne Bancroft), medecin qui fume et boit.
Lucie Jurvillier.