Déclarer sa flemme (Prendre femme de Ronit Elkabetz, 2004)
èrèv tov,

Parler d'un film syrien n'impose pas ipso facto l'obligation d'évoquer la situation du peuple kurde dans cette grande nation démocratique. S'il agit d'un film israélien, c'est d'une tout autre affaire qu'il est soudain question. L'impudent risque gros. Il devient suspect. Il lui est ordonné de décliner ad nutum son identité, et fissa (de l'arabe fis-saea "à l'heure même"). Au fait, vous êtes Juifs, ou bretons germanopratins ? Insupportable interrogatoire, quand on a déjà répondu une quantité de fois à ce genre de questions dans des circonstances similaires. Allo, la police, mon voisin s'rait peut-être bien sioniste... Ridicule.... Encore que. Il y a actuellement cette nauséabonde campagne pour le boycott d'Israël qui semble prendre (Soudan, connais pas !) ; la projection à Toronto du film de Vibeke Lokkeberg, ex-mannequin et actrice norvégienne, Tears of Gaza, un documentaire en forme de brûlot pro-hamas : le mot génocide est même prononcé, ça promet ! (Haïti, connais pas ! Sean Penn connaît, lui) ; la Scandinavie social-démocrate, autrefois si mesurée, sans repères à son tour, à l'image de la gauche latine, a trouvé dans le peuple palestinien un prolétariat de substitution, et, dans l'antisionisme, sa seule revendication fédératrice. Une farce dangereuse, belliqueuse même. La dialectique progressiste dérape (depuis plus de dix ans ça s'aggrave). Le terrorisme intellectuel gagne du terrain. Petit à petit. Ne pas céder, sans pour autant user des mêmes méthodes. A chacun, dans le calme, de se faire une idée. Ne plus y revenir. La réponse à la terreur n'est pas la vertu, mais, à tout jamais, le non-renoncement au(x) plaisir(s).

Prendre femme (2004), donc. Un film écrit et réalisé par Ronit Elkabetz et Shlomi Elkabetz (la soeur et le frère). Haïfa, 1979. Un couple d'origine marocaine se déchire devant la famille, leurs enfants (quatre), les amis, les voisins. On parle, selon les circonstances, hébreu, français ou arabe : la vérité si j'mens. Les crises d'hystérie succèdent à un pas cadencé aux algarades conjugales, les caprices enfantins le disputent aux accès d'humeur adolescents. Un huis-clos (ou presque) étouffant -il s'explique : mettre à distance le contexte extérieur géopolitique, pas de parasitage. Les rixes menacent. Viviane (la talentueuse, et belle comme une fille de prophète, Ronit Elkabetz, magique dans La Visite de le Fanfare d'Eran Kolirin en 2007) se consume devant un mari, Eliahou (Simon Abkarian, excellent), rigide, taiseux et religieux. Le retour de nulle part d'un homme jadis aimé, Albert (le très bon Gilbert Melki), pimente le tout. Ils se voient : il faut tout le talent de l'actrice, son visage est un paysage désolé : une morne plaine, pour exprimer sans pathos qu'elle n'y est pas, ou plus. Les trois jours qui précèdent le shabbat sont terribles, voire violents : les tensions s'exacerbent. Il serait cependant simplificateur de faire de Viviane la victime expiatoire d'une société patriarcale implacable à l'égard des femmes, une société symbolisée par un tyran domestique, domicilié chaque fin de semaine à la synagogue du quartier (le titre est trompeur).

Prendre femme montre surtout que le couple reste la dernière et impossible aventure individuelle et collective du monde occidental et de ses épigones. Pas un mot au passage 1h38 mn durant sur le conflit armé susmentionné. Volonté des cinéastes d'universaliser leur propos ? Peut-être. Le désir d'être des artistes comme les autres, sans doute aucun. Les larmes du mari lors du plan final laisse voir que les responsabilités sont partagées présentement. La rage tapageuse de Viviane voile bien des souffrances passées, des blessures mal cicatrisées, et des regrets toujours d'actualité, une sévère dépression en tout cas, dont on peut en grande partie dédouaner monsieur. Le rêve d'émancipation de Viviane et la fidélité rigoriste aux traditions d'Eliahou sont des cache-sexe. Un couple mal assorti ? Pléonasme ? A l'époque, on a parlé d'une femme bafouée, blessée et usée. Osons ceci : c'est tout simplement ce binôme ancestral reproducteur qui est désormais définitivement dévasté dans sa forme actuelle, s'il en a encore une (le constat n'est pas original, la mise en forme l'est ici). Toute la force de Prendre femme s'inscrit dans ce subtil et douloureux changement de perspective. Il n'est toutefois pas interdit d'aimer. Mazel tov ! Shalom/Salam : shalam. Todah.
of